INTERVIEW - Stéphane Heulot, son arrêt avec la Lotto : «J'étais arrivé au max...»

Par Titouan LABOURIE le 27/10/2025 à 19:00. Mis à jour le 27/10/2025 à 20:00.
INTERVIEW - Stéphane Heulot, son arrêt avec la Lotto : «J'étais arrivé au max...»
Photo : @CyclismActu

Quelques semaines après l’annonce de son départ de la direction de Lotto, Stéphane Heulot a accepté de revenir sur les raisons de cette séparation et sur la situation d’un cyclisme en pleine mutation au micro de Cyclism'Actu. Entre désaccords internes, fusion inattendue avec Intermarché et inquiétudes pour l’avenir du sport, le champion de France 1996 livre un entretien sans filtre, à son image.

Vidéo - Stéphane Heulot, l'ancien manager de la Lotto !

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"Mon départ n'est pas lié à la fusion Lotto-Intermarché"

On a tous appris il y a quelques semaines votre départ du poste de manager général de Lotto. Pour commencer, comment allez-vous et où en êtes-vous aujourd’hui ?

Ça va très bien. Je suis en Bretagne, j’étais à la pêche ce matin avec mon fils, donc tout roule. J’ai pris la décision d’arrêter mes activités avec la loterie nationale à cause des dernières évolutions survenues sur le Tour. Je dirais même que le questionnement a commencé dès le mois de mai. On a traversé une période compliquée, notamment avec Arnaud De Lie. Je me suis senti un peu seul dans ce combat pour le ramener à flot. Quand je dis seul, c’est en interne, il était très bien entouré sur le plan familial et amical. Mais c’est toujours facile de soutenir quelqu’un quand tout va bien ; quand ça va mal, c’est là qu’on voit les forces en présence. Je me suis donc posé cette question le dernier jour du Tour. Le soir même, j’ai annoncé ma décision de partir.

 

Cette décision n’a donc rien à voir avec la fusion désormais annoncée entre Lotto et Intermarché ?

Non, pas directement. Le questionnement datait déjà de l’hiver dernier. J’ai adoré ces trois années passées avec mon staff et mes coureurs, j’ai rencontré des gens formidables. Mais le mode de fonctionnement et la gouvernance de la loterie, et de l’équipe Lotto en particulier, sont très complexes, très politisés. Certains ne partagent pas mes valeurs. Ce sont eux les payeurs, donc il faut accepter les règles du jeu. J’ai réussi à manœuvrer comme je voulais pendant presque trois ans, mais j’étais arrivé au bout de ce que je pouvais faire, autant sur le plan de l’énergie que sur celui de la vision. C’est un métier épuisant. Être manager, c’est être constamment en alerte, à l’écoute, et souvent, on apprend les problèmes quand il y a déjà le feu. J’aime ça, mais encore faut-il avoir toutes les cartes en main et être informé à temps, comme le statut le mérite. Ce n’a pas été le cas. J’étais arrivé au maximum de mes capacités d’acceptation.

 

Donc, plus une fin de cycle qu’un ras-le-bol ?

Exactement. Ce n’est pas un ras-le-bol. J’estime avoir rempli ma mission. Je suis arrivé dans une équipe déstructurée à tous les niveaux : financièrement, matériellement, humainement. Il n’y avait plus de gestion. C’était un énorme chantier. L’équipe venait d’être léguée, il fallait la reconstruire. J’ai découvert un conseil d’administration, un responsable de la loterie qui s’immisçait un peu partout… Quand on lit la presse, on comprend vite que ce n’est pas simple de composer avec certaines personnalités. Mais j’ai fait abstraction. Ce qui comptait pour moi, c’était mon équipe, mon staff, mes coureurs, et la pérennité du projet. Et ça, je crois qu’on l’a réussi. Ces trois années ont été magnifiques humainement et sportivement.

 

 

"Il y a beaucoup de politique..."

Justement, sportivement, Lotto sort d’un cycle 2023-2025 réussi, avec une 12e place au classement mondial

Oui, clairement. Mais c’est le mérite des coureurs, c’est eux qui pédalent. Mon rôle, c’était de redonner confiance, de répartir les responsabilités. Ce n’était pas simple, car le cyclisme évolue. Les contrats ne sont plus toujours respectés. Je garde un goût amer de l’épisode Van Gils. Je ne lui en veux pas personnellement, mais je déplore la légèreté de certaines équipes richissimes et d’agents sans scrupules. On parle souvent d’agir dans l’intérêt des coureurs, mais une carrière ne se joue pas sur un ou deux ans. Aujourd’hui, il n’y a plus de vision à long terme. Le vélo, c’est un écosystème fragile. Quand les accords ne sont pas respectés, tout l’équilibre peut s’effondrer. Mais je ne jette pas la pierre aux jeunes coureurs : ils sont pris très tôt, manquent de maturité, et l’euphorie du moment prend souvent le dessus.

 

Venons-en à l’actualité de Lotto : la fusion avec Intermarché. Vous aviez quitté vos fonctions pendant le Tour, étiez-vous au courant de ce processus ?

Pas du tout. Comme je l’ai dit, mon questionnement n’avait rien à voir avec cette fusion. La deuxième semaine du Tour, j’étais en Bretagne pour finaliser des discussions avec des sponsors prêts à nous rejoindre. Une fois les accords obtenus, j’ai convoqué le conseil d’administration pour présenter le projet. C’est là que le CEO de la loterie m’a annoncé que j’arrivais trop tard, qu’un rapprochement avec Intermarché était déjà en cours. Je suis tombé de ma chaise. On devait annoncer le co-sponsor le lundi de la deuxième journée de repos du Tour. Tout était prêt. Le sponsor s’est retrouvé perdu en découvrant une toute autre stratégie. À partir de là, tout a été remis en question. J’ai donc décidé d’arrêter. Mon départ a été effectif au 30 septembre. Entre le Tour et cette date, j’ai simplement assuré la transition administrative, mais sans information sur la fusion et sans en vouloir. J’ai gardé contact avec certains coureurs et membres du staff, pour les aider humainement, car on leur avait promis que leurs contrats seraient respectés… ce qui n’a pas toujours été le cas. Mon seul souhait aujourd’hui, c’est que tout se passe bien pour eux.

 

Vous avez eu le sentiment d’avoir été mis de côté dans ce processus ?

Non, pas vraiment surpris. C’est à l’image des gens qui ont pris ces décisions. Il y a peu de valeurs humaines là-dedans. On n’est que de passage dans le vélo. Je savais que ce serait compliqué quand j’ai pris ce poste. Pas à ce point, mais je ne regrette rien. Je distingue deux choses : l’équipe avec le staff et les coureurs, et le système de propriété, beaucoup plus politique. Là, ça dépasse mes capacités d’écoute et de compréhension.

 

 

"Le problème n’est pas que financier, c’est aussi culturel et humain"

Deux équipes WorldTour vont disparaître en 2025, Arkéa et Lotto-Intermarché. Cela laisse une soixantaine de coureurs sans contrat, tout comme de nombreuses personnes des staffs. Le système du vélo professionnel est-il en danger ?

C’est inquiétant, oui. Le staff, c’est l’or d’une équipe, son vrai fonds de commerce. J’ai une grosse pensée pour eux. Les coureurs, c’est un autre sujet, lié à un jeu d’agents et de surenchères. Certains savent profiter des périodes favorables, d’autres disparaissent quand la conjoncture devient difficile. Mais ce n’est pas nouveau : la fragilité économique du vélo a toujours existé. Elle frappe juste plus fort cette année. Quand Sojasun s’est arrêté, on vivait la même situation. Le vélo reste un secteur de PME. Et comme dans le reste de l’économie, beaucoup ferment chaque année.

Le vrai problème, c’est que le business model du cyclisme n’est pas durable. On parle beaucoup de créer de la valeur au sommet, mais jamais de redistribuer à la base. Les structures amateures, DN1, DN2, DN3, vivent une crise majeure. Les subventions chutent, les collectivités se désengagent. Et sans base, tout s’écroule. Aujourd’hui, on recrute des coureurs de 18-19 ans en WorldTour. C’est exceptionnel, mais on en fait une norme. Et derrière, combien abandonnent à 21 ou 22 ans ? On inverse la pyramide, et elle finira par se casser la figure. Le danger, c’est ce manque de lien entre le haut et le bas. On oublie les bénévoles, les éducateurs, ceux qui encadrent les jeunes et leur transmettent des valeurs saines. Quand tout ça disparaîtra, ce ne sera plus qu’une coquille vide. Le problème n’est pas que financier, c’est aussi culturel et humain.

 

Malgré tout, souhaitez-vous rester dans le milieu du cyclisme ?

Oui, bien sûr. Je suis passionné. Avec Jean-René Bernaudeau, nous sommes les rares à être partis du bas après notre carrière de coureur. Mon fils a d’ailleurs relancé une équipe junior sur les fondations de Sojasun Espoirs. C’est une passion familiale, transmise par mon père, engagé dans le milieu associatif depuis plus de 50 ans. Le vélo vit grâce à ça : des gens qui s’investissent, organisent, encadrent. Ce n’est pas que le Tour de France ou Pogacar. Si on oublie cette base, alors oui, il sera bientôt trop tard. J'ai quelques idées pour la suite et on verra bien !

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