Tour de France
Tour de France - La fiction de Fabrice David : «Le Tour de l'oreille» Photo : @FabriceDavid

Tour de France - La fiction de Fabrice David : «Le Tour de l'oreille»

Fabrice David, vous connaissez. Avec son expérience journalistique, 23 ans au service des sports de TF1, avec sa polyvalence (reportages pour les Journaux Télévisés de 13h et 20h, les émissions Téléfoot et Auto-Moto, les magazines autour des Coupes du monde de football ou rugby, LCI), avec son savoir faire (storytelling, mise en récit, création de contenu vidéo et écrit) mais aussi avec son style (écrivain de polars et d'un livre d'humour), voilà la chronique Fabrice David... sa fiction sur Cyclism'Actu.

 

Julian Alaphilippe grimpe en danseuse. À environ 15 secondes devant lui, Nairo Quintana. Le Colombien est dans un grand jour. Alaphilippe sent que la victoire d'étape va lui échapper. C'est le moment. Il se rassoit sur la selle, lève le bras droit, quelques secondes seulement. Encore un peu de temps de perdu. Mais c'est le code convenu. Pas le choix.  

 

"J'espère qu'il a vu", prie t-il intérieurement 

Depuis Seyssins, sur la terrible montée de Saint-Nizier du Moucherotte, Tom Steels, le directeur sportif de  la Deceuninck-Quick Step a les yeux braqués sur son champion. Quand ce dernier échappe à sa vison au gré des virages en épingle sur les routes du Vercors, il fixe le petit ecran à l'interieur de la voiture sur lequel est diffusée la réalisation de France Télévisions. Il fait très chaud, sur la route du Tour de France, ce 14 juillet. Transpirant, au bord du trouble de la vision à force de fixer son champion depuis la voiture, Steels se fige d'un coup. 

 

"Oui, c'est le signal !"

Il crie presque, Steels. Fébrilement, il se saisit de son portable, relié au boitier de l'oreillette. Ce système, il l'a lui même bricolé avec le responsable du pôle performance. Il était 22 h, hier soir, à l'hôtel de la petite ville de La Tour du Pin. Il suffisait de trouver des vidéos sur youtube de la 13e étape du tour 2019. Un contre la montre autour de Pau, remporté par Alaphilippe. Au bord de la route, des Français euphoriques. Au milieu d'un bruit indescriptible, on entend distinctement des "Allez Julian !" Manip assez simple : télécharger la vidéo en format mp3 sur le portable, le relier à l'oreillette. Seul le son est important. Febrilement, Steels lance l'enregistrement sonore. Alaphilippe change de braquet. Il souffre. La moto-ardoise indique 19 secondes d'écart. 

 

"Ça vient, putain ?"

Le Français voudrait crier. Il fait une chaleur de bête. Ses quadriceps tirent, brulent. Mais dans un effort surhumain, il ignore la douleur. Aujourd'hui, c'est la fête nationale. La victoire serait si belle ! Il regarde sur sa droite. Sur l'autre versant, il distingue le maillot bleu ciel du petit Colombien, qui semble voler. Encore 8 km dans cette cote infernale. Il a l'impression qu'ils sont partis la veille de La Tour du Pin. Mais pour entrer dans l'histoire, gagner un 14 juillet, chaque seconde est un combat hors normes. La montagne l'enveloppe. Soudain, Alaphilippe sent un frisson brulant parcourir ses muscles tendus comme des élastiques. Dans l'oreillette, un bruit, sourd.

 

"Julian ! Julian !"

Pendant quelques milliemes de seconde, il ferme les yeux. Se souvient. Cette foule hallucinante sur le bord de la route. Des couleurs, des cris. Et lui. Il était leur héros. Les spectateurs levaient les bras, serraient le poing, applaudissaient. Ce souffle chaud la emporté vers la victoire. Il en a pleuré. Le son emplit son cerveau. C'est hier qu'ils ont l'idée. 2e au général, à 7 secondes de Quintana avant le départ à La Tour du Pin, il ne pouvait se permettre de perdre encore du terrain aujourd'hui. Il en a parlé avec Steels. Qui a immédiatement approuvé.

 

"Génial ! Julian, tu vas le gagner ce Tour !"

Pour compenser l'absence de public pendant ce triste Tour de France 2020 à huis clos, il fallait trouver une force ailleurs. Dans les coeurs, les poumons, les sourires de ces gens qui l'ont poussé, l'an dernier. Cet après midi d'été, sur la montée de Saint-Nizier-en-Moucherotte, ils ne sont pas au bord de la route. Il est seul contre la montagne. Aucun témoin. Absence cruelle de tous ces Français qu'il a rendu tellement heureux lors de la précédente édition du Tour. Une petite manipulation numérique, et ils sont là, dans ses oreilles. Ils lui donnent une force incroyable. Leur amour coule dans ses veines. Son corps ne brule plus. Quintana à quelques mètres devant. Des milliers de cris, de poitrines gonflées, dans ses oreilles.  

 

"Julian, Julian !"

Le bruit du claquements secs des boudins gonflables contre les barrières fouettent ses fessiers. Il a limité son retard dans le dernier col. Sur le plateau avant la montée vers Villard de Lans, il donne tout. Le Colombien, longtemps seul dans cette étape, commence à piocher. Alors qu'Alaphilippe, lui, a pu compter sur Kasper Asgreen, le jeune danois de 25 ans, jusqu'à Seyssins. Maintenant, son équipier, son meilleur soutien, c'est l'oreillette. La France du vélo qui aime son Alaphilippe national.  

 

"Vas-y Julian !"

Il accélère. Pas de douleurs. Les jambes ne sont plus lourdes. Dans les oreilles, ce bruit qui emplit le crâne. Une bourrasque de sensations qui lui rappellent le Tour de l'an dernier. Come si c'était hier. Les images défilent à toute vitesse dans un tourbillon. Cette foule qui l'acclame. C'est sa force. Alaphilippe se concentre sur ses muscles. Cadence. Répartition des efforts. Sa cheville tourne parfaitement autour de l'axe de la pédale. Mécanique de précision. 

 

"Julian ! Julian !"

Alaphilippe sent qu'il quitte son enveloppe d'être humain. Elle se déchire. Il n'est qu'une machine, sans faille, aux gestes, aux souffles identiques qui se répètent à l'infini. Dans la voiture, Steels voudrait hurler à l'oreillette : "Tu te rapproches !" Mais dans l'oreillette, Julian a le bruit de ses supporters aux anges. Alors Steels se force à ne pas briser ces instants de grâce. Jette un coup d'oeil sur son portable. Encore 6 minutes de bande son. Et s'il n'avait pas prévu assez ? 

Routes vides, paysage lunaire. Le Tour de France en plein confinement. Comme s'il fallait, malgré tout, laisser courir les cyclistes comme on lâche les fauves. Ils sont la dose des Français, drogués à la Grande Boucle. Pas question de priver le peuple de pain et de jeux. Son Tour. Alors lui, Julian Alaphilippe, va leur donner ce qu'ils veulent, leur rendre ce qu'ils lui ont tant donné l'an passé, à Pau et tout le long de la course. 

 

"Julian ! Julian !" résonne dans l'oreillette

Il n'a même pas à puiser. Le dos rond du petit Colombien est à portée. Quintana, lui, ne pédale que pour lui-même. Il n'a pas la tête pleine de ce vertige. le vertige de faire vibrer des milliers, des dizaines de milliers de personnes. Julian l'a. Il se nourrit de ce bruit intense, de ce souffle. Quand la ministre des Sports avait évoqué, en mars dernier, en pleine crise du coronavirus, un Tour de France 2020 à huis clos, il avait pensé : "Impossible..."

Car pour lui, le Tour est une communion avec le peuple, sur des centaines de de kilomètres de kilomètres. Et pourtant... Quelques mois plus tard, ce 14 juillet, il communie, grace à cet enregistrement de l'année dernière. Une simple bande son vers le paradis. Un vent le pousse. Un tourbillon d'images de l'an dernier défilent.

 

"Julian, vas-y, on t'aime !"

Alaphilippe dépose Quintana au début de la montée vers Villard-de-Lans. La ligne d'arrivée ? Vide. Personne. Juste une trace de peinture blanche sur le bitume, comme une vulgaire trait tiré sur la départementale qui traverse Saint-Amand-Montrond, chez lui. Gagner un 14 juillet dans le désert. Mais ils sont tous là, dans ses oreilles. Et des millions devant la télé. Il les entend, il les sent. Ils l'ont fait gagner.

Alaphilippe reprend 8 secondes à Quintana. Premier au classement général. Maillot jaue, pour une seconde. Steels, en larmes, tombe dans ses bras. Ils ont été plus forts que le Colombien. Plus forts que la montagne qui ne se laisse pas dompter. C'était affreux, tous ces kilomètres avec pour seul bruit le pneu qui ecrase le bitume brulant, avec pour seule émotion la course d'un cheval au milieu d'un champ. Mais Alaphilippe avait plus que son talent. Plus que tous les autres. Cet enregistrement. Ils étaient des millions dans son coeur.  Julian Alaphilippe a vaincu le pire ennemi du Tour de France : le huis clos

Vous avez aimé cet article, partagez le ! 

Publié le par Fabrice DAVID

Vos pronostics et vos paris cyclistes c'est ici

Ces pronostics sont donnés à titre indicatif. Vous ne saurez engager la responsabilité de l'auteur quant aux résultats des courses. Les cotes sont susceptibles de changer jusqu'au départ. «  Jouer comporte des risques : endettement, dépendance… Appelez le 09 74 75 13 13 (appel non surtaxé) »

Publicité

L'actu en vidéo par Cyclism'Actu



News

Transferts

Publicité

Sondage

Romain Bardet doit-il quitter AG2R La Mondiale à la fin de la saison ?







Publicité

Partenaires

Publicité