Chronique - Cyrille Guimard : «Magnier ? un des 3 meilleurs sprinteurs au monde»
Après le premier Grand Tour de la saison, un Giro d'Italia qui ne l'a absolument pas convaincu, et à quelques jours du Critérium du Dauphiné (désormais Tour Auvergne-Rhône-Alpes), Cyrille Guimard s'est longuement confié dans sa nouvelle chronique pour Cyclism'Actu. "Le Druide" est revenu sans détour sur un Tour d'Italie qu'il a jugé "froid", "insipide" et sans véritable suspense, tout en saluant les performances de Paul Magnier (Soudal Quick-Step), auteur de trois victoires d'étape et vainqueur du maillot cyclamen. Le consultant breton s'est également projeté sur le Dauphiné et le Tour de France, évoquant notamment les cas de Jonas Vingegaard (Visma | Lease a Bike), qu'il estime encore plus fort qu'auparavant, et de Paul Seixas (Decathlon CMA CGM), dont il attend avec impatience les premiers enseignements face à une concurrence relevée.
"On a eu une course sans suspense, sans bagarre, sans duel, bien programmée à l'avance"
Bonjour Cyrille, on se retrouve après le premier Grand Tour de l'année, le Giro. Comment ça va ? Quelles ont été tes premières impressions sur ce Giro ? Qu'est-ce que tu en retiens ?
Dans un premier temps, ça va. Je suis en pleine forme. Ce Tour d'Italie, si on se rappelle la dernière fois que je suis intervenu, je n'étais pas très enthousiaste à son sujet. Je pense que c'est un petit Giro qu'on a vu, une course, il faut quand même bien le dire, un petit peu insipide. Il n'y a eu aucune émotion sur ce Tour d'Italie pour ceux qui ont pu le regarder. Dans la mesure où il n'était pas diffusé sur les chaînes de télévision françaises, je pense que beaucoup de Français ne savaient peut-être même pas que le Giro existait, sachant que seul ce qui passe à la télévision existe réellement.
On a eu une course sans suspense, sans bagarre, sans duel, bien programmée à l'avance. J'ai envie de dire que les seuls moments intéressants de ce Giro pour nous, Français bien sûr — les Italiens l'ont peut-être vécu autrement —, ça a été Paul Magnier qui revient avec le maillot du classement par points, ce qui est presque une marque de fabrique française puisque Bouhanni et Démare l'avaient déjà remporté, et puis beaucoup plus tôt Jalabert. Paul Magnier, a démontré qu'il était maintenant parmi les trois meilleurs sprinteurs mondiaux, il lui manquera bien sûr de faire le Tour de France. Je ne pense pas que le grand public, en dehors des spécialistes du cyclisme, connaisse encore Paul Magnier. Mais c'est dommage, je le répète, qu'on n'ait pas pu voir ce Giro et ses trois victoires d'étape. Quand on ne passe pas à la télévision, on n'existe pas. Pour l'instant, Magnier ne peut donc pas être une star, alors qu'il l'est dans la réalité.
Honnêtement, un Tour d'Italie sans rien, à part le calcul des ordinateurs, des watts, des équipes et d'un peloton qui roule en file indienne. Et puis un Vingegaard qui programme ses charges de travail en disant : aujourd'hui, je vais faire 20 minutes dans la montée du col ; demain, peut-être que j'aurai besoin de 35 minutes. Le seul moment où l'on s'est dit qu'il pouvait peut-être se passer quelque chose, c'est contre la montre, le jour où Vingegaard n'a pas été très bien. Voilà, moi, je n'ai rien d'autre à dire sur ce Tour d'Italie.
On va quand même creuser un peu. Tu as envie de parler de Paul Magnier. Il remporte trois étapes et le maillot cyclamen. Tu dis qu'il fait partie des trois meilleurs sprinteurs mondiaux. Tu le places déjà au niveau de son coéquipier Tim Merlier ?
Pour moi, actuellement, si on parle des meilleurs sprinteurs du monde, il y a Tim Merlier, il y a Jonathan Milan qui est également là, il y a Olav Kooij qui revient en condition, on a pu le voir sur la Mayenne cette semaine. Voilà, les grands sprinteurs, c'est à ce niveau-là que ça se situe. Après, on va dire que c'est le deuxième rideau, comme pour le classement général. Vous avez Pogacar, Vingegaard, puis vous avez les autres. Là, on est un petit peu dans la même logique. Vraiment, Paul Magnier, c'est du très, très haut niveau et ça nous fait du bien dans une discipline, les arrivées au sprint, dans laquelle les Français ne sont généralement pas les plus performants. Moi, je l'ai beaucoup aimé sur ce Giro.
Un mot sur Vingegaard. On l'a vu assez en gestion. Il termine avec plus de cinq minutes d'avance sur son dauphin Felix Gall. Quel bilan tires-tu de sa course et quelles conclusions pour le Tour de France ?
Dans la mesure où il n'y avait pas d'opposition, on ne peut pas savoir. Les accélérations, parce que ce n'étaient même pas des attaques, il accélérait, il s'en allait et personne ne bougeait derrière. Gall a fait sa course pour terminer deuxième. En fait, il était à l'entraînement. D'ailleurs, quand on écoute les analyses qu'il fait lui-même de sa course, il était effectivement en préparation pour le Tour de France. C'est tout de même dommage aujourd'hui quand on fait un Grand Tour et qu'on est à l'entraînement. C'est quand même extraordinaire. Mais c'est le vélo d'aujourd'hui. Prenons-le comme il est. Je ne peux pas dire que j'ai pris du plaisir à regarder le Tour d'Italie. Je ne peux pas dire qu'à un moment donné, en dehors des arrivées au sprint dont on a parlé, j'ai eu un frisson, une émotion. Non, rien. Tout était froid. Tout était insipide.
La seule question, c'est : qu'est-ce que ça va donner pour le Tour de France ? Peut-être que Vingegaard sera plus fort cette année qu'il ne l'était les années précédentes. Rappelons qu'il avait subi une grave chute en 2024.
Tu crois vraiment qu'il peut être meilleur qu'en 2025, où il avait pourtant bénéficié d'une préparation quasiment idéale ?
Il le dit lui-même : il s'est entraîné pour préparer le Tour. Il faut écouter les mots. Je pense qu'il sera plus fort sur le Tour de France qu'il ne l'était ces deux ou trois dernières années. Je pense que Pogacar aussi, d'ailleurs. Le résultat sera peut-être encore le même, mais je pense qu'ils seront un petit cran au-dessus. Même si ses performances dans les ascensions étaient impressionnantes, tout était trop lisse. À aucun moment on n'a senti qu'il pouvait rouler beaucoup plus vite alors qu'il n'avait pas d'adversité. C'est ça qui me gêne. Tout me gêne sur ce Tour d'Italie. À part les arrivées au sprint.
"Paul Seixas ? on aura une première photographie de ce que cela pourra donner sur le Tour de France"
Une autre course arrive : le Critérium du Dauphiné, désormais appelé Tour Auvergne-Rhône-Alpes. On y retrouvera notamment Paul Seixas. Qu'attends-tu de lui ?
Ce que j'attends, puisqu'on vient de parler du Giro, c'est qu'on ait un beau spectacle. Une vraie course, avec Seixas, Ayuso, Del Toro. Il y aura d'ailleurs plus de concurrence sur le Dauphiné qu'il n'y en avait sur le Giro. J'espère une belle course, de la castagne. La seule chose que je crains, c'est le parcours. J'ai regardé celui de l'ex-Dauphiné Libéré. On n'a quasiment que des arrivées au sommet ou des étapes très difficiles, plus un contre-la-montre par équipes. Je trouve qu'on exagère au niveau des difficultés. Sur huit jours de course, l'équilibre n'est pas très bon. Mais on peut avoir une course très animée compte tenu du terrain et de la qualité des champions présents.
Justement, est-ce que tu n'attends pas de Seixas qu'il domine cette concurrence ?
Il va marcher, de toute façon. En plus, il est à la maison. Il connaît la plupart des routes sur lesquelles il va évoluer. Il aura à cœur de briller. Je pense que la course va tourner autour de lui, c'est évident. Il aura avec lui un autre coureur très fort, dont on parle beaucoup moins, Léo Bisiaux, qui pourra éventuellement l'accompagner et le seconder. Moi, je vais surtout observer. Parce qu'en fonction de son comportement et de l'opposition, on aura une première photographie de ce que cela pourra donner sur le Tour de France. Mais je pense qu'il aurait intérêt à être prudent sur cette épreuve. Comme je le disais, il y a trop de difficultés. Et souvent, quand il y a trop de difficultés, la course est neutralisée sur un grand nombre de cols. On aura surtout des explications dans les arrivées au sommet. Il faudrait dire aux organisateurs que plus vous mettez de difficultés, moins il y a de bagarre. Le premier jour, vous avez déjà cinq cols. Peut-être que la course sera terminée dès dimanche soir.
Dernier sujet : quelle équipe Decathlon CMA CGM doit-elle aligner autour de Paul Seixas sur le Tour ? Faut-il se concentrer à 100 % sur lui ou emmener aussi Olav Kooij ?
Ce sont des choix qui appartiennent au staff. C'est assez compliqué d'avoir un coureur pour lequel on a tout misé sur le Tour et d'y ajouter un sprinteur. Si vous prenez Pogacar, il ne prend pas de sprinteur. Chez Vingegaard, vous avez Van Aert qui sait tout faire. Si vous mettez un sprinteur qui ne vous servira pratiquement à rien dans la montagne, sauf avant le premier col, comment va-t-il vivre son Tour ? Quand vous jouez la victoire finale et que vous voyez comment se déroulent les arrivées massives aujourd'hui, il faut un train pour le sprinteur. Sinon, il est derrière, exposé à la moindre chute. Que va-t-il faire tout seul ? Et si vous mobilisez plusieurs coureurs pour emmener le sprint, le Tour dure trois semaines. Certains risquent de disparaître de la circulation avant même les premières grandes étapes de montagne. La logique voudrait donc qu'on ne prenne pas le sprinteur.
Maintenant, vous avez recruté un sprinteur qui a lui aussi envie d'exister. Il avait quitté Visma parce qu'il ne faisait pas le Tour à cause de Vingegaard. Il arrive chez Decathlon CMA CGM et, d'un seul coup, il y a Seixas qui surgit. Ça, ce n'était pas prévu. En plus, il a été blessé en début de saison. Il n'a donc pas connu l'année qu'il espérait. Aujourd'hui, il a soif de victoire, c'est certain. Mais Seixas est arrivé et Decathlon CMA CGM veut absolument l'avoir au départ du Tour. Faudra-t-il prendre un sprinteur avec lui ? Je ne sais pas. Mais aujourd'hui, les raisonnements sont souvent davantage dictés par l'économique que par le sportif.
