INTERVIEW - Thomas Voeckler : «En France, le cyclisme est profondément culturel»
Par Esteban DA COSTA le 14/01/2026 à 20:00
Ancien coureur professionnel, consultant pour nos confrères de France Télévisions et porte-parole du CIC Tour de la Provence, Thomas Voeckler cumule les casquettes. Ce mardi 13 janvier, en Provence du côté de Marseille, Cyclism'Actu était présent pour assister à la présentation de la 10e édition du CIC Tour de la Provence. Thomas Voeckler s’est alors arrêté à notre micro pour nous expliquer les spécificités du parcours de l’édition 2026.
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"Les téléspectateurs sont clairement en demande"
En trois mots, comment qualifieriez-vous le Tour de la Provence 2026 ?
Incertain, intense et rythmé. La première étape est loin d’être plate : départ de Marseille en direction de Saint-Victoret, avec environ 2 500 mètres de dénivelé pour près de 170 kilomètres. La deuxième étape est la grande nouveauté : un départ de Forcalquier et une arrivée au sommet de la montagne de Lure. Là, le profil change complètement, sans doute aussi le vainqueur final, avec 170 kilomètres et une montée finale de 17 kilomètres. Avant de basculer sur une troisième étape exposée au vent, entre Rognes et Arles, où les écarts au classement général pourraient encore évoluer, notamment via les bonifications. On peut imaginer aussi bien une lutte pour la victoire d’étape qu’un renversement du général. Nous sommes restés sur trois jours de course. Après être passés de quatre à trois jours entre 2024 et 2025, nous avons préféré sécuriser trois très belles journées plutôt que de tirer sur le budget avec une quatrième. Je suis très satisfait du parcours, des équipes engagées et de l’intérêt que cela suscite. Il y a davantage d’incertitude, et le public ne s’y trompera pas, d’autant plus que l’épreuve sera diffusée sur une chaîne nationale gratuite. En début d’année, après plusieurs mois sans vélo, les téléspectateurs sont clairement en demande. Tout est réuni pour vivre trois belles journées de course.
La montagne de Lure sera tout de même un juge de paix important…
C’est vrai. La montagne de Lure est une ascension régulière, ce qui n’est pas plus mal. Un coureur très en forme, même s’il n’est pas un pur grimpeur, ne va pas exploser dès le pied. Les grimpeurs auront sans doute un avantage, mais avec du vent de face et des états de forme encore incertains en début de saison, rien n’est figé. Normalement, un coureur comme Mads Pedersen devrait avoir du mal à s’imposer sur ce terrain, mais quand je repense à ce qu’il a montré sur Paris-Nice 2025 en montagne, je ne l’écarterais pas totalement, même si ce serait une surprise. C’est ce qui rend la course intéressante : c’est un vrai casse-tête pour les équipes, dans le bon sens du terme. Il faut être prêt pour les bordures, les sprints et une arrivée en montagne, avec des leaders dans chaque registre mais aussi des équipiers solides. À un moment, il faut choisir ou accepter d’être un peu moyen partout.
Le parcours du 10e CIC Tour de la Provence
"Ma priorité a été d’axer sur la sécurité"
Avec seize équipes engagées, dont cinq WorldTour, ce choix est-il aussi lié à la sécurité ?
Oui. Seize équipes, c’est à la fois une contrainte et un choix assumé. Budgétairement, organiser une course avec seize équipes ou vingt, ce n’est pas la même chose. Mais surtout, en matière de sécurité, ce n’est absolument pas comparable. Quand je me suis engagé aux côtés de l’organisation il y a deux ans, ma priorité a été d’axer sur la sécurité. Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura jamais de souci, mais je préfère que l’on ait l’humilité de se roder, de consolider nos fondations, de bien gérer trois journées avec seize équipes plutôt que de vouloir aller trop vite. Quitte à créer des frustrations. Ce qui nous a guidés avant tout, c’est vraiment l’aspect sécuritaire, bien plus que le budget. Et ce n’est pas parce qu’il y a plus d’équipes que le spectacle est forcément meilleur.
Quel est précisément votre rôle en tant que porte-parole de l’épreuve ?
Je préfère parler de porte-parole plutôt que de parrain. Je ne suis pas celui qui a les mains dans le cambouis toute l’année, j’ai deux fonctions principales. Mais j’apporte mon expérience d’ancien coureur et mon regard de quelqu’un qui est aussi de l’autre côté de la barrière depuis 2017. Que ce soit sur l’aspect sportif ou sécuritaire, on travaille en équipe. Le directeur de l’organisation me sollicite régulièrement pour avoir mon avis sur certaines décisions. C’est très appréciable, d’autant que cela reste compatible avec mes priorités professionnelles. Être porte-parole du Tour de la Provence est quelque chose qui me tient à cœur.
Ce sera aussi votre première course de la saison 2026 ?
Oui, ce sera mon premier déplacement de l’année. Même si je ne vais pas attendre le Tour de la Provence pour me remettre dans le bain. Comme tous les passionnés de vélo, l’hiver est un peu long. Il faut aussi intégrer les transferts, les nouvelles équipes, les changements de coureurs et de staffs. Il y a toujours une phase d’adaptation, et pas seulement pour les coureurs. Dans mon rôle de sélectionneur, il faut être opérationnel très vite, et ça me plaît.
"Ce qui assure la pérennité du cyclisme dans l’imaginaire français..."
Que peut-on attendre de la dernière étape à Arles ?
J’ai un très bon souvenir d’Arles. L’arrivée finale tombe un dimanche, avec toujours un public incroyable. L’étape sera encore plus longue cette année, plus de 210 kilomètres, avec la fatigue accumulée de la veille après l’arrivée au sommet. Cela ouvre beaucoup de scénarios : une échappée, un peloton qui revient pour un sprint massif, ou quelque chose de plus incertain. Si le vent s’en mêle, il peut y avoir beaucoup d’animation, mais on ne décide pas de la météo. Quoi qu’il en soit, l’objectif est d’offrir un beau spectacle, au-delà même du simple passage des coureurs, avec de l’animation et une vraie fête populaire.
Comment attirer aussi un public qui n’est pas forcément fan de vélo ?
Le cyclisme est sans doute le seul sport où les meilleurs du monde passent littéralement devant chez vous, et gratuitement. C’est un privilège. Les coureurs passent vite, mais ils viennent à la rencontre du public, avant le départ ou après l’arrivée. Le public ne s’y trompe pas. En France, le cyclisme est profondément culturel et populaire. Il y a une transmission presque familiale, de grands-parents à petits-enfants. Voir passer une course rappelle toujours des souvenirs d’enfance. C’est ce qui assure la pérennité du cyclisme dans l’imaginaire français.
Un pronostic pour la victoire finale ?
C’est encore trop tôt. On connaît les équipes engagées, mais pas précisément les coureurs au départ. Je me tourne naturellement vers les grimpeurs, compte tenu de l’arrivée à la montagne de Lure. Les équipes vont mixer sprinteurs, puncheurs et grimpeurs, mais à cette période de l’année, il peut toujours y avoir des surprises. Des coureurs avec un état de forme plus avancé peuvent mieux passer la montagne que prévu. Cela dit, la montagne de Lure reste un sacré morceau, et je pense que les équipes WorldTour présentes auront un rôle majeur à jouer sur la course.

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