INTERVIEW - Vincent Lavenu : «Paul Seixas ? C'est moi-même qui l'ai fait signer…»
Par Titouan LABOURIE le 04/11/2026 à 17:00
Après avoir consacré 25 ans de sa carrière au cyclisme professionnel masculin avec AG2R La Mondiale (devenu depuis Decathlon CMA CGM), Vincent Lavenu s’est lancé dans un nouveau projet avec Ma Petite Entreprise. Manager sportif de cette formation féminine créée en 2026, il accompagne le développement d’une équipe qui repose sur un modèle économique différent, soutenu par des entreprises et des particuliers. Dans un entretien accordé à Cyclism’Actu, il dresse le bilan de cette première saison, évoque les ambitions à long terme de la structure, les difficultés financières auxquelles le cyclisme doit faire face et revient sur le parcours de Paul Seixas, qu’il a connu dès ses années chez les jeunes et dont il suit attentivement l’ascension.
"Notre première saison a été très belle, peut-être même au-delà de nos espérances"
Bonjour Vincent, comment allez-vous ? Quelles sont les actualités de Ma Petite Entreprise ?
Écoutez, tout va bien ! Nous sommes dans une période où nous construisons le groupe pour 2027. L'intersaison est toujours un moment très actif pour préparer la saison suivante. Il y a donc beaucoup de choses et d'éléments à mettre en place pour aborder 2027 du bon pied.
Quel bilan tirez-vous de cette première saison de Ma Petite Entreprise, lancée en janvier 2026 ?
Nous sommes très satisfaits de cette première saison. Nous sommes partis d'une feuille blanche il y a un peu plus d'un an, avec un projet différent de ce qui se fait habituellement dans le cyclisme professionnel. Notre modèle repose tout simplement sur le partenariat avec des petites et moyennes entreprises ainsi que des particuliers. Aujourd'hui, nous avons entre 700 et 750 personnes qui nous soutiennent. C'est donc un modèle économique complètement différent. Beaucoup de gens s'interrogeaient sur cette initiative : est-ce que cette équipe allait fonctionner ? Est-ce qu'elle allait durer dans le temps ? Force est de constater que notre première saison sportive a été très belle, peut-être même au-delà de nos espérances.
Nous avons remporté de très belles courses, avec notamment, en point d'orgue, le titre de championne de France du contre-la-montre avec Célia Le Mouel. C'était une très belle surprise. Nous avons également remporté le Tour du Haut Limousin, réalisé un très bon Tour de France Femmes, avec notamment une 10e place au classement par équipes, et gagné la Coupe de France par équipes. Je pense donc que l'équipe s'est très bien comportée et que nous avons répondu présents dès notre première année.
Comment avez-vous vécu ce premier mercato, avec notamment le départ de Célia Le Mouel vers Cofidis ?
Cela fait partie de notre histoire et de nos débuts. C'est une équipe cycliste, mais c'est aussi une entreprise. Elle se gère comme une entreprise, avec des finances, des rentrées d'argent et des sorties. Il faut constater que notre équipe a bien fonctionné et que nos meilleures coureuses ont été sollicitées par d'autres formations. C'est à nous, désormais, de structurer l'équipe pour lui assurer une pérennité solide à l'avenir et de trouver les financements nécessaires pour fidéliser nos coureuses, notamment les meilleures d'entre elles. C'est simplement la suite logique de cette première année de construction. Notre équipe a bien fonctionné, elle a obtenu de bons résultats et un certain nombre de filles ont été sollicitées. Bien sûr, nous aurions voulu les conserver, mais malheureusement, nous n'en avons pas eu les moyens. Elles ont été attirées par d'autres équipes et c'est ainsi. Demain, les choses seront peut-être différentes.
Comment fonctionne votre modèle économique, basé sur le soutien des entreprises et des particuliers ?
Notre modèle initial a été conçu pour mettre en avant les petites entreprises françaises. Le principe est de profiter de notre sport, qui est populaire et bénéficie d'importantes retombées médiatiques, pour valoriser le savoir-faire et les valeurs des entreprises françaises. Nous avons donc permis à des entreprises de soutenir notre équipe à travers cinq paliers différents, qui sont très accessibles. Le premier niveau d'adhésion est à 750 euros, puis il y en a un à 1 500 euros, un autre à 10 000 euros et un autre à 15 000 euros. Nous proposons également des paliers supérieurs, qui sont étudiés et personnalisés en fonction des entreprises. Pour 2027, nous avons notamment plusieurs nouvelles entreprises qui viennent nous soutenir. L'équipe va croître et grandir, même si cela restera raisonnable dans un premier temps. À l'avenir, nous envisageons de créer une grande équipe grâce au soutien de centaines, voire de milliers d'entreprises. Aujourd'hui, nous avons environ 750 adhérents, entreprises et particuliers confondus. C'est un modèle qui est appelé à se développer et à générer de la valeur au fil du temps.
"J'essaie de mettre mon expérience, mon réseau et mes connaissances au service du cyclisme féminin"
L'ambition est-elle de devenir, à terme, une référence du cyclisme féminin ?
On l'espère ! Nos ambitions ne s'arrêtent évidemment pas là où nous en sommes aujourd'hui. Nous sentons que la progression entre 2026 et 2027 pourrait atteindre 25 à 30 %. Je pense que la philosophie de notre équipe est appréciée. Nous ressentons un véritable capital sympathie de la part des médias, du public et des supporters. C'est très important. Notre équipe plaît et développe des valeurs auxquelles beaucoup de gens s'identifient. Le fait de mettre en avant les entreprises françaises est également important. Nous savons que le contexte économique est difficile et que les entreprises se battent pour faire vivre leur activité. Nous sommes là pour valoriser leurs valeurs. Tout cela contribue à créer un véritable capital sympathie autour de l'équipe.
Après 25 ans à la tête d'une équipe masculine de premier plan, comment vivez-vous cette nouvelle aventure dans le cyclisme féminin ?
Les histoires d'une vie peuvent être différentes. J'ai travaillé pendant 25 ans au service du cyclisme professionnel masculin, avec de belles réussites. Je prends notamment beaucoup de plaisir à me rappeler que nous avons remporté 23 étapes du Tour de France durant ces belles années. Nous avons également terminé deuxième et troisième du Tour avec Jean-Christophe Péraud et Romain Bardet. Aujourd'hui, j'ai forcément tourné la page de cette histoire, qui a été une très belle aventure et m'a laissé des souvenirs inoubliables. Je me suis engagé dans un nouveau projet qui est certes peut-être moins prestigieux dans un premier temps, avec des moyens financiers beaucoup plus limités, mais qui porte aussi de très belles valeurs.
Je ne suis pas le patron de l'équipe. Je suis simplement manager sportif et j'accompagne les dirigeants qui ont initié ce projet. Je le fais avec beaucoup de plaisir, tout simplement parce que le fil rouge reste le cyclisme, qui m'a personnellement apporté énormément de bonheur pendant des années. Aujourd'hui, j'essaie de mettre mon expérience, mon réseau et mes connaissances du cyclisme au service de cette équipe et du cyclisme féminin pour lui permettre de se développer. Je crois que les filles le méritent. Le cyclisme féminin évolue, on voit de grandes équipes sur le devant de la scène, mais il existe encore beaucoup de précarité, y compris au niveau professionnel. Nous essayons simplement de structurer notre formation, d'apporter des garanties financières aux filles et de leur permettre de bénéficier de l'engagement qu'elles mettent dans leur sport.
Comment fonctionne une équipe de deuxième division féminine comme la vôtre ? Vos coureuses bénéficient-elles toutes d'un statut professionnel ?
Vous savez, nous faisons en fonction de nos moyens. Effectivement, nos coureuses ont un statut professionnel, c'est évident. En 2026, nous avions dix filles. En 2027, nous en aurons peut-être onze, voire douze. Nous leur apportons une sécurité financière et sociale pour qu'elles puissent pratiquer leur sport dans des conditions acceptables.
Nous sommes évidemment loin des grands budgets du cyclisme féminin. Mais il faut aussi se rappeler que FDJ-SUEZ était, à ses débuts, une petite équipe, il y a une dizaine d'années. Elle s'est construite petit à petit, année après année, jusqu'à devenir aujourd'hui peut-être la meilleure équipe du monde. C'est un modèle que nous ne cherchons pas à copier, mais dont nous souhaitons nous inspirer. Nous voulons grandir, prendre du volume, permettre à nos coureuses de monter en puissance et, à terme, pourquoi pas dans cinq ou dix ans, devenir l'une des plus grandes équipes du monde. Nous travaillons tous dans le même sens. Ensuite, c'est notre capacité à séduire et à réunir des budgets importants qui nous permettra d'atteindre les sommets du cyclisme féminin.
"Paul Seixas ? L'année prochaine, il va donner du fil à retordre à Pogacar"
Quel regard portez-vous sur la saison cycliste 2026, chez les hommes comme chez les femmes ?
Je reste un passionné, un amoureux de mon sport. Je baigne dans le cyclisme depuis l'âge de 13 ans et je trouve que c'est un sport qui a formidablement évolué. On le constate à travers le nombre de pratiquants, notamment sur la route, mais aussi avec les spectateurs et les heures de retransmission à la radio, à la télévision ou sur les autres supports. C'est un sport qui touche le public et qui fédère, y compris à l'échelle mondiale. Je pense que le cyclisme est un sport qui est bien géré, même s'il existe toujours des difficultés. La principale reste la nécessité de réunir des budgets, puisque notre modèle économique repose uniquement sur le sponsoring. Chaque équipe et chaque organisateur doit donc se battre pour trouver les financements nécessaires et faire vivre le cyclisme.
Mais, lorsqu'on regarde les choses dans leur ensemble, c'est un sport extrêmement suivi et très populaire, qui véhicule également des valeurs extraordinaires. C'est particulièrement vrai chez les jeunes. Quand on voit les nouvelles générations qui embrassent une carrière de coureur professionnel, je trouve cela formidable. Nous avons notamment un très bel exemple en France avec Paul Seixas, qui tutoie aujourd'hui les sommets. Dans le cyclisme féminin, c'est la même chose, avec des coureuses comme Demi Vollering, qui sont extraordinaires. Nous avons beaucoup travaillé sur la professionnalisation de notre sport depuis de nombreuses années et nous arrivons aujourd'hui à des performances exceptionnelles, qui offrent un spectacle extraordinaire. Le public s'en rend compte.
Vous connaissez Paul Seixas depuis ses débuts. Que pensez-vous de sa progression et de son potentiel face à Pogacar ?
Je crois que tout le monde a pris conscience cette année du talent de Paul. Sa progression depuis son passage chez les professionnels en 2025 est assez extraordinaire. C'est un garçon que je connais depuis très longtemps, depuis qu'il était cadet. C'est moi-même qui l'ai fait signer dans l'équipe AG2R, à l'époque, lorsqu'il était cadet et qu'il rejoignait notre structure juniors.
Quand on regarde sa progression depuis le début de l'année 2025, elle est impressionnante. Dès sa première course, le Grand Prix de La Marseillaise, il était déjà devant et se battait avec les meilleurs. Puis, en fin de saison, il a terminé troisième des Championnats d'Europe. Il avait déjà affiché une progression assez extraordinaire. On aurait pu penser qu'il avait atteint un plafond, mais nous avons constaté qu'en 2026, sa progression était toujours aussi impressionnante. La manière dont il a remporté des courses extraordinaires, notamment la Flèche Wallonne, était vraiment exceptionnelle. Sur le Tour de France, il a également côtoyé les meilleurs coureurs du monde et a même réussi à accrocher Pogacar pendant quelques instants. Enfin, sa victoire sur le Tour de Lombardie a montré que sa progression était toujours constante. On peut donc penser que l'année prochaine, il va donner du fil à retordre à Pogacar. Est-ce qu'il sera capable de le battre sur un Grand Tour ? C'est difficile à dire. Mais ce qui est évident, c'est que Paul est un garçon qui possède un talent fou. C'est le talent que la France attend depuis plus de 40 ans.
Comment avez-vous repéré Paul Seixas et comment s'est déroulée son arrivée chez AG2R ?
C'était un coureur régional puisqu'il habite dans le Beaujolais. Nous le côtoyions donc régulièrement sur les courses lorsqu'il était benjamin, minime ou cadet, que ce soit sur route ou en cyclo-cross. Nous nous croisions souvent et nous avions bien remarqué que Paul était un garçon qui avait beaucoup de talent. Après, il est difficile de dire, lorsqu'un garçon est benjamin ou minime, qu'il deviendra l'un des meilleurs coureurs professionnels. Nous avions simplement identifié un jeune avec beaucoup de qualités. Assez rapidement, lorsqu'il était cadet, il a franchi un cap très important. Puis, chez les juniors, il a continué à progresser. Ce que nous voyons aujourd'hui, moi comme d'autres, nous l'avions décelé lorsqu'il était très jeune. Mais c'est un garçon exceptionnel, qui possède les capacités physiques et mentales pour côtoyer aujourd'hui les meilleurs. C'est assez extraordinaire. Encore une fois, c'est un pur talent du cyclisme.
"Alors qu'il était cadet, je sais que d'autres formations, notamment françaises, étaient également sur les rangs"
Comment les équipes repèrent-elles et recrutent-elles les jeunes talents dès les catégories cadets ?
Aujourd'hui, chaque équipe est organisée pour essayer de déceler les talents le plus tôt possible. Il y a véritablement des personnes dans les structures qui se consacrent, pas exclusivement, mais en partie, à cette mission de détection. C'est vrai que, dès la catégorie cadets, on peut parfois se rendre compte qu'un garçon possède un talent assez hors norme. Attention, ce n'est pas une garantie à 100 %. Ce n'est pas parce qu'un coureur marche chez les cadets ou les juniors qu'il deviendra forcément le meilleur coureur du monde.
Mais chaque équipe est attentive, chez les hommes comme chez les femmes, pour repérer ces talents. Nous savons que lorsqu'on parvient à convaincre un jeune de rejoindre notre structure, cela représente une certaine sécurité pour l'avenir. Cela permet de travailler avec lui, de le faire progresser et de construire une relation de fidélité, avec l'objectif qu'il puisse ensuite intégrer l'équipe professionnelle. C'est finalement un peu comme dans le football. Il y a des recruteurs qui font le tour des stades et du monde pour déceler les talents. C'est évidemment moins développé dans le cyclisme, mais aujourd'hui, toutes les équipes sont attentives aux jeunes catégories pour essayer de repérer les meilleurs profils.
Aviez-vous dû faire face à la concurrence d'autres équipes pour recruter Paul Seixas ?
Lorsque nous avons convaincu Paul de rejoindre l'équipe AG2R, alors qu'il était cadet, je sais que d'autres formations, notamment françaises, étaient également sur les rangs. Nous avons peut-être fait preuve d'un peu d'intuition pour réussir à le faire venir chez nous. Il était cadet à l'époque et il a ensuite intégré le groupe juniors lors de différents stages. Petit à petit, son intégration s'est faite naturellement. Mais oui, forcément, dès ce moment-là, beaucoup de monde était déjà attentif à son talent.
Que peut-on vous souhaiter pour 2027 ?
Tout simplement que les entreprises et les particuliers continuent de venir soutenir notre équipe Ma Petite Entreprise. Il suffit de se rendre sur notre site internet et de suivre les différentes instructions. Nous avons déjà environ 750 personnes, bientôt 800, entreprises et particuliers confondus, qui nous accompagnent. Mais nous avons encore besoin de soutien pour faire grandir cette équipe. Nous défendons les valeurs du cyclisme français et celles de l'entreprise. Je crois que, dans le monde difficile et mouvementé que nous connaissons aujourd'hui, voir une équipe fraîche, nouvelle, qui a de l'envie et qui donne envie, c'est important. Nous avons simplement besoin de soutien. Alors, venez nombreux nous accompagner !
