Chronique - Guimard : «Merci Pogacar… mais ne gagne pas les cinq Monuments...»

Par Titouan LABOURIE le 31/03/2026 à 18:09. Mis à jour le 05/04/2026 à 07:00.
Chronique - Guimard : «Merci Pogacar… mais ne gagne pas les cinq Monuments...»
Chronique
Photo : @Cyclismactu / CyclismActu.net

Après un mois de mars déjà riche en enseignements et à quelques jours du Tour des Flandres et de Paris-Roubaix, Cyrille Guimard s’est longuement confié lors de sa chronique auprès de Cyclism’Actu. Entre mise au point avec Marc Madiot, analyse sans détour de la hiérarchie mondiale, inquiétudes autour du cas Remco Evenepoel et regard affûté sur les chances françaises, l’ancien coureur, directeur sportif et sélectionneur livre une lecture tranchante d’un peloton dominé par ses superstars à l’approche des Monuments pavés.

Vidéo - La Chronique Cyrille Guimard... pour Cyclism'Actu

 

"Oui, le cyclisme commence vraiment en mars"

On a croisé Marc Madiot, qui nous a dit que tu perdais un peu la mémoire, car tu semblais oublier les courses de janvier et février. Qu’est-ce que tu peux lui répondre ?

Bien qu’il n’ait pas bien compris ce que j’ai dit et écrit, ça devient grave quand même, il faut le souligner. En fait, ce que j’ai voulu dire, c’est que les courses qui comptent débutent à partir du mois de mars. Et d’ailleurs, cette année, on en a encore la justification : le mois de février, voire de janvier, ne sont que des courses d’entraînement, de préparation. Tout est organisé pour aller vers les vrais objectifs qui commencent en mars avec l'Omloop Nieuwsblad, Paris-Nice, Tirreno, les Strade Bianche, Milan-San Remo... puis on termine mars avant d’attaquer le Tour des Flandres et Paris-Roubaix. Pourquoi je dis que ça commence seulement en mars ? Parce que si vous faites un micro-trottoir, qui se souvient du vainqueur du Tour Down Under ? Les gens ne suivent que les courses qui ont une histoire, et quand je parle d’histoire, je parle d’histoire du cyclisme. Toutes ces courses en dehors de l’Europe ne sont pas véritablement suivies par le grand public. Les professionnels, oui, mais pas le grand public. Qui peut me donner les vainqueurs du Tour Down Under, de l'UAE Tour ou de la Cadel Evans ?

Ces courses ont au maximum une vingtaine d’années. Marc Madiot ne courait déjà plus à l’époque, donc il n’allait pas dans ces pays-là. La Cadel Evans a huit ans, les autres une dizaine. Elles n’ont pas d’histoire. Le pire, c’est qu’elles n’ont pas de public non plus, à part en Australie. Sur l’UAE, par exemple, il n’y a pas de spectateurs. Il faut rappeler que ces courses n’existent que depuis une vingtaine d’années, alors que 80 % du cyclisme se déroule en Europe. 80 % des coureurs sont européens. Le cyclisme est un sport européen. Et pour le grand public, ce qui existe, c’est ce qui passe à la télévision gratuite : le Tour de France, Paris-Roubaix. Le reste est sur des chaînes payantes. Combien de gens vont regarder des courses en Australie ou ailleurs ? Il suffit de voir les audiences. Ceux qui regardent sont surtout des professionnels, des gens impliqués. Le grand public ne va pas chercher ces courses. La presse écrite en parle à peine. Donc oui, le cyclisme commence vraiment en mars.

 

"Le fossé se creuse entre les superstars et le reste du peloton"

On a eu beaucoup de courses en mars, notamment Paris-Nice, le Tour de Catalogne et Tirreno-Adriatico. Qu’est-ce que tu retiens de ces épreuves ?

Il y a deux choses : les courses à étapes et les courses d’un jour. Ce que je retiens globalement, c’est qu’on a toujours les mêmes vainqueurs : Vingegaard, Pogacar, Van der Poel. On a fait le tour. J’ai le sentiment que le fossé se creuse entre ces superstars et le reste du peloton. Heureusement, on a Del Toro et Paul Seixas. Mais c’est un peu inquiétant : on a du mal à voir émerger une nouvelle génération. Elle existe, mais derrière ces leaders, ça va un peu vite. J’ai regardé pratiquement toutes les courses - je suis à la retraite, il faut bien s’occuper - et ce sentiment m’inquiète. Mais le temps passe, les choses se rééquilibrent. Pour l’instant, c’est clairement la domination des superstars.

 

Un mot sur Remco Evenepoel, qui a terminé cinquième en Catalogne. Qu’en penses-tu ?

Aujourd’hui, Remco est un peu à côté de son sujet. Non pas parce qu’il ne va pas bien, mais parce que ses résultats ne sont pas à la hauteur de ce qu’il laissait espérer en junior et à ses débuts chez les pros, avec un palmarès exceptionnel. J’ai l’impression que tout s’est cassé après sa chute au Tour de Lombardie. Derrière, il a enchaîné les accidents graves. Pour moi, il n’est plus au niveau où il aurait dû être. Ce n’est pas normal, compte tenu de son potentiel, qu’il explose dans certains cols.

Il a aussi des appréhensions, puisqu’il continue de chuter. C’est un coureur qui se cherche, qui doute, qui n’a plus cette facilité qu’il avait pour attaquer de loin. Ses chutes l’ont marqué et diminué. On constate d’ailleurs que les coureurs qui subissent ce type de traumatismes reviennent rarement à leur meilleur niveau. Il y a aussi son agressivité : elle est un peu anormale. Il devrait être plus serein. Là, il s’énerve pour des détails. Ça montre qu’il doute. Et c’est dommage, car c’est un très grand champion.

 

Peut-il retrouver son meilleur niveau, notamment pour le Tour de France ?

Je lui souhaite sincèrement. Mais je n’en suis pas convaincu. Les années passent. Il a parfois retrouvé un bon niveau, mais les séquelles restent. Regardez le nombre de fractures qu’il a eues, c’est énorme. Bernal n’est pas revenu non plus. Fignon, après son opération du tendon d’Achille, n’est jamais revenu à son meilleur niveau. Alors avec des blessures multiples comme celles d’Evenepoel, c’est encore plus compliqué. Le seul qui s’en sort bien, c’est Vingegaard, pourtant impliqué dans une même chute sur le Tour du Pays basque. Lui a retrouvé sa sérénité.

 

Justement, Vingegaard a remporté Paris-Nice et le Tour de Catalogne. Qu’en penses-tu ?

Je le disais : les stars ont encore monté d’un cran. Vingegaard en fait partie. Il a gagné avec une telle facilité qu’on peut se demander s’il est aujourd’hui au niveau de Pogacar. Ce serait formidable pour le Tour de France, avec des duels épiques. Il a dominé avec une grande sérénité, même sans équipiers, notamment sur la dernière étape en Catalogne. Il choisissait parfaitement ses moments d’effort. On sent une énorme confiance.

 

"Qui peut battre Pogacar ?"

Un mot sur Milan-Sanremo et la victoire de Tadej Pogacar, peut-il remporter les cinq Monuments cette année ?

Déjà, il y a beaucoup d’aléas. Son principal rival reste Van der Poel, mais il n’est pas seul. Van Aert revient très fort, après lui aussi des blessures. Gagner les cinq la même année ? Je ne pense pas que ce soit possible. Il faudrait zéro problème, aucune chute, aucune maladie, des circonstances parfaites à chaque fois. Et même s’il chute, ça ne passe pas toujours. S’il gagne les cinq, qu’il arrête tout de suite et parte en vacances pour laisser les autres exister. Donc merci Pogacar… mais ne gagne pas les cinq.

 

Sur le Tour des Flandres... Pogacar est-il intouchable ?

Ce sont des courses qui conviennent bien à Van der Poel, notamment grâce à ses qualités techniques. Mais encore une fois, qui peut battre Pogacar ? Peut-être Van der Poel, mais il semble un peu en dessous. On peut se demander aussi si Van der Poel ne cherche pas à se faire mal en course pour maintenir son niveau. Sur l’E3, Van der Poel a été génial. Son coup de bluff est incroyable : il fait semblant de se relever, ses adversaires hésitent, et lui reste à 400 watts. Résultat : l’écart se creuse et c’est fini. Il fallait y penser.

 

Est-ce que tu imagines le même scénario qu'en 2023 et 2025 sur le Tour des Flandres, avec Pogacar qui part en solitaire dans le 3e Vieux Quaremont ?

Tout le monde imagine le même scénario. Mais est-ce que ce sera celui-là ? Pogacar et Van der Poel se connaissent parfaitement. Celui qui gagnera sera le plus malin, le plus serein, le plus intelligent, celui qui exploitera la moindre erreur. Mais au final, Pogacar est peut-être tout simplement plus fort. Réponse dimanche.

 

Un mot sur les Français pour le Tour des Flandres ?

Il y a peu de Français capables d’exister sur ce type de course. Laporte me paraît être le meilleur atout. Il a retrouvé son niveau après une année difficile. Grégoire peut jouer un rôle, tout comme Turgis, qui revient bien. Ce sont les seuls qu’on peut voir acteurs dans le final. Ça ne veut pas dire top 5, mais présents dans les moments clés. En dehors de ça, ce n’est pas encore notre terrain. Et à Paris-Roubaix, ce sera à peu près pareil.

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