Bernard Thévenet : «Paul Seixas... on l'a peut-être vu trop beau»
Tour de FranceAvec deux Tour de France à son palmarès, Bernard Thévenet fait partie des grands monsieurs de la Grande Boucle. Et comme les grands Hommes reconnaissent les grands Hommes, Cyclism'Actu a profité de la présence du tombeur d'Eddy Merckx sur le Tour 1975 pour lui demander ce qu'il avait pensé de la prestation de Paul Seixas (Decathlon CMA CGM), 4e du classement général de ce Tour de France 2026, à 19 ans et pour son premier Grand Tour. Et visiblement, le double vainqueur du Tour de France n'est pas pleinement satisfait par la performance du jeune français.
Vidéo: Bernard Thévenet au micro de Cyclism'Actu au sujet de Paul Seixas
"Suivre Pogacar est déjà un bel exploit"
À place de son directeur sportif, je lui aurais dit 'reste avec Pogacar'. Il a attaqué une fois lors de la deuxième étape à Barcelone, et justement, je me suis dit, 's'il commence comme ça, c'est mal parti', parce que quand tu attaques, c'est pour faire faire des efforts ton l'adversaire. Si tu fais autant d'efforts que ton adversaire, ça ne sert à rien. Je pense que là, il a compris, et son staff aussi, qu'il fallait suivre et que déjà, suivre Pogacar, c'était un bel exploit.
Est-ce que tu penses que globalement, il a beaucoup appris sur ces trois semaines, et que ça peut l'amener à avoir une réflexion différente pour la suite, ou est-ce que sa préparation n'a finalement pas été un peu écornée par sa chute au Tour Auvergne-Rhône-Alpes ?
Je ne pense pas que sa préparation ait été très contrariée par sa chute au Tour Auvergne-Rhône-Alpes. Mais c'est sûr que dans ces trois semaines, il a beaucoup appris. On apprend énormément dans le Tour de France, les premières années. On apprend beaucoup plus que dans une saison entière. Donc il a beaucoup appris, ça c'est sûr. Il aura appris à tenir la pression, parce qu'au départ, il a toujours de la pression. Tout le monde parle de Seixas dans les journaux, donc j'espère qu'il ne les lit pas, parce que sinon il va prendre la grosse tête, c'est pas son genre. Mais il a eu tout un tas d'événements, de fêtes, de choses nouvelles... en plus de la difficulté du Tour, quand il faut assimiler ça en même temps, c'est sûr que ce n'est pas facile. Mais je trouve qu'il s'en est bien sorti.
On en parlait à Aurillac. Tu étais du même avis que notre chroniqueur Cyrille Guimard, il ne fallait pas qu'il fasse le Tour. Maintenant, est-ce que tu as changé d'avis ?
Je ne sais pas. L'avenir nous le dira, parce que pour l'instant, lui et son staff sont un peu en dessous. Au départ, j'étais certain qu'il serait sur le podium. Là, il n'y est pas mais je l'ai déjà dit, il faut relativiser. Il est derrière les meilleurs coureurs du monde donc il n'est pas sur le podium mais il est bien placé. Pour moi, c'était un peu tôt, il est un peu jeune mais au moins, ça lui aura permis de prendre de l'expérience et de gagner un an par rapport à l'an prochain.
Il aura déjà une expérience du Tour de France, parce que même s'il fait le Tour d'Espagne ou le Tour d'Italie, c'est encore différent du Tour de France. Le Tour de France, il y a une pression quotidienne, continuelle, qu'on n'a pas dans les autres grandes courses. Je pense qu'il y a emmagasiné beaucoup d'expérience qui lui servira énormément pour l'année prochaine.
Je rebondis encore sur ce que nous disait notre chroniqueur. S'il ne fait pas podium, le Tour de France de Paul Seixas est raté. Tu es d'accord avec cela ?
C'est vrai que quand Cyrille l'a dit, c'était au début du Tour, donc on pouvait penser cela au début. Quand on voit comment il s'est comporté sur ce Tour et ce qu'il a fait, ce n'est pas vraiment un raté. Je pense qu'il espérait certainement être, au minimum, sur la troisième marche du podium. Il ne l'a pas ratée de beaucoup. On a peut-être été surpris par Del Toro, qu'on n'attendait pas tout à fait à ce niveau-là, même si on avait vu dans le Tour Auvergne-Rhône-Alpes qu'il avait vraiment la classe et qu'il était aussi au-dessus des autres.
Cyrille Guimard et Bernard Thévenet du même avis ?
"Je pense que Seixas va remporter le Tour dans les 2 ou 3 années qui viennent"
Qu'est-ce qui lui manque ?
Ce qui lui manque, c'est de la constance. Par exemple, hier (vendredi 24 juillet, 19e étape), il a perdu un petit peu de terrain. Aujourd'hui [samedi 25 juillet, 20e étape), il en a perdu un petit peu plus. L'an prochain, je pense que ça ne lui ira pas de perdre du terrain comme ça. Pour le reste, il grimpe bien, il n'est pas ridicule en contre-la-montre, il descend bien... Il faut s'améliorer un petit peu partout. Pas beaucoup mais s'améliorer un petit peu partout. Surtout, s'améliorer encore un petit peu en montagne et en contre-la-montre. Après, dans les deux ou trois années qui viennent, il aura atteint son maximum.
On l'a vu très vite, comme le successeur de Bernard Hinault, peut-être un peu trop vite. On se rend compte que Del Toro a deux ans de plus et qu'il est actuellement plus fort que lui.
Exactement. Ce que vous dites, c'est qu'il y en a un qui a deux ans de plus. En deux ans, [Del Toro] a acquis une certaine expérience qui lui permet de traverser des mauvais moments, qui lui permet peut-être de mieux ajuster les moments où on doit faire ses efforts. Ce sont des petites choses que l'on acquiert quand on participe à un Grand Tour. C'est vrai qu'au départ, ce qui me faisait un petit peu peur pour Seixas, c'était l'inexpérience sur un Grand Tour. L'expérience est extrêmement importante quand on fait une course de trois semaines. Surtout quand on fait le Tour de France. Les autres, Giro et Vuelta, il y a moins de pression, moins de tension. Débuter par le Tour de France à moins de 20 ans, c'était un pari risqué. Mais quatrième, c'est quand même très très bien.
C'est une équipe qui avait choisi un mode hybride. On se rend compte qu'en montagne il était souvent esseulé. Decathlon CMA CGM a quand même gagné une étape au sprint mais est-ce qu'il fallait partir en mode hybride avec Olav Kooij et Paul Seixas ?
Je ne sais pas, mais encore faut-il avoir les éléments sous la main. Tout le monde n'a pas les moyens d'UAE, de Bahrain ou d'une équipe comme ça qui ont les moyens d'avoir de très très bons coureurs. Quand on regarde UAE, ils ont les moyens d'avoir un leader, Pogacar, mais ils pourraient en avoir un autre qui s'appelle Del Toro et qui pourrait être leader dans une autre équipe. Ce n'est pas tout à fait le cas chez Decathlon CMA CGM. Je pense qu'ils vont certainement se renforcer. Je pense que Paul Seixas lui-même va demander à ce qu'il ait un bon grimpeur pour l'accompagner jusqu'au bout.
Aujourd'hui (samedi 25 juillet), quand on regarde, la lutte était inégale puisque Seixas s'est trouvé assez rapidement seul alors que Pogacar avait Del Toro ou vice-versa.
On dit que c'est le prodige. On dit que c'est l'élu. Est-ce que c'est ton élu ?
C'est sûr qu'il a un potentiel largement supérieur aux autres. Mais il ne faut pas non plus trop s'emballer. Il ne faut pas lui avoir fait gagner le Tour de France avant qu'il l'ait gagné. Il le sait très bien d'ailleurs. Il s'est bien rendu compte qu'il a encore des efforts à faire, qu'il a encore de la maturité à aller chercher avant de pouvoir remporter le Tour de France. Je pense que dans les 2 ou 3 années qui viennent, il va remporter le Tour de France.
Qu'en pense le principal concerné ?
"Seixas a réussi son Tour de France"
Bernard, on t'a connu sur le vélo tu étais caractérisé par le panache. Là, il n'attaque jamais. Est-ce que Paul Seixas ne lui manquerait pas de panache ?
Le panache, on l'a quand on est plus costaud que les autres. Quand on subit, c'est plus compliqué, on pense avant tout à suivre, à faire le mieux possible. On va attendre qu'il ait pris un petit peu d'étoffe avant de lui demander d'avoir du panache. Ce qu'on lui demande, c'est de gagner le Tour de France. On ne demande pas à ce qu'il y ait du panache. On pense à Teddy Riner il y a quelques années qui disait qu'il avait eu la médaille d'or mais sans panache. Qu'est-ce qu'on lui demande ? La médaille d'or. Si on lui demande du panache, il va mettre du panache.
Qu'est-ce que l'on demande à Seixas ? De gagner le Tour de France. Le panache, il pourra le mettre après. Quand il sera au-dessus du lot, là, il pourra faire preuve d'un peu de fantaisie, d'un peu de panache. Avant, il vaut mieux s'assurer de la victoire plutôt que de faire le mariole.
On a l'impression qu'il a fait un Tour de France sans fulgurance. On l'a vu au Pays-Basque, à la Flèche Wallonne. Il montrait des choses très intéressantes. Là, c'est un Tour de France où on a l'impression qu'il courait vraiment au jour le jour et au millimètre.
Oui, parce que c'était son premier Grand Tour et en plus, le Tour de France, c'est la course la plus difficile du monde. Je pense que son staff a dû lui dire : 'Tranquillou, on ne va pas faire le fou devant. Le Tour de France, ce n'est pas le Pays-Basque, reste avec les costauds, apprends, copie et regarde comment ils font et après, tu pourras lâcher les chevaux quand tu seras un peu mieux qu'eux.' Pour l'instant, il était là en observation plus qu'en vainqueur potentiel.
Il repart avec une somme de renseignements, de data. Ils vont terminer le Tour avec beaucoup d'éléments pour travailler la suite. Maintenant, les data, c'est la mode. Tu n'as pas connu, toi ?
On écoutait les cuisses et les coeurs. C'est sûr que son équipe, va recueillir énormément de renseignements, de data, sur sa forme, sur ses capacités, sur son potentiel. Ça servira pour les prochaines courses mais aussi pour le Tour de France de l'année prochaine.
À la sortie de vos Alpes, sur vos terres, est-ce que Paul Seixas a réussi son Tour de France ?
Oui, il a réussi. On attendait peut-être un peu mieux. On s'est peut-être trompé sur la valeur de Del Toro, finalement, on mettait Paul Seixas 3e et encore, si Vingegaard n'était pas tombé, il aurait peut-être fini un peu plus loin. Je crois qu'on l'a peut-être vu un peu trop beau au début du Tour. Ce n'est pas lui, c'est nous qui nous sommes trompés sur sa valeur. Tout le monde s'est laissé impressionner.
Moi, j'étais vraiment impressionné à Liège-Bastogne-Liège quand il est parti avec Pogacar. En 500 m, ils ont pris 200 m, et pas à n'importe qui. Ça dénote quand même d'un sacré potentiel. Alors peut-être qu'on a voulu extrapoler un petit peu. On s'est tous laissé un petit peu à penser qu'il allait faire des exploits. Mais finalement, je pense qu'il est à sa place. 4e, c'est une très bonne place pour lui.
Tour de France - A.Paret-Peintre : "On n’a pas vraiment de regrets pour Paul..." #TDF2026 #TDF #ParetPeintre #Seixas #Pogacar #TV https://t.co/1sKA8txxD6
— Cyclism'Actu (@cyclismactu) July 25, 2026
On voit que le Tour, c'est quand même autre chose que les autres courses de la saison, que ce soit les classiques ou les courses d'une semaine.
Oui, tout à fait. C'est différent d'une course d'une semaine. Je le répète, le Tour de France est encore différent des autres Grands Tours. Il s'attaquait vraiment à un gros morceau. On a peut-être un peu mésestimé ce gros morceau. On a mésestimé ses adversaires. On a été ébloui par ce qu'il a fait sur Liège-Bastogne-Liège ou sur le Tour du Pays basque.
J'avais une dernière question. Quand on regarde le général, les écarts entre le premier et ceux qui suivent sont énormes. Ça rappelle une certaine époque.
Oui, j'ai connu ça du temps de Merckx, il était au-dessus du lot. En plus, Pogacar a très bien couru. Il a assommé tout le monde dès le départ. Et on a vite senti, dès la 3e étape, que tout le monde essayait de défendre sa 2e place plutôt que d'attaquer Pogacar de front et c'est un avantage pour lui, ça lui permet de creuser l'écart. Cette année était quand même très difficile. Il faut reconnaître qu'il était très montagneux. Plus c'est montagneux, plus les écarts sont importants.