+
A LA UNE

Cyrille Guimard : «C’est en mars que les courses commencent vraiment»

Chronique
Mis à jour le par Titouan LABOURIE
Photo : @Cyclismactu / CyclismActu.net

Pas de filtre, pas de compromis, et encore moins de retenue : Cyrille Guimard est de retour et il vide son sac. De l’ascension fulgurante de Paul Seixas (Decathlon CMA CGM) et Paul Magnier (Soudal Quick-Step) à la nouvelle vague tricolore qu’il annonce, en passant par le cas Remco Evenepoel (Red Bull-BORA-hansgrohe) et le début des classiques belges, le "Druide" analyse tout. Mais c’est surtout le système français, la Fédération et la Ligue qu’il cible frontalement, dénonçant un modèle "obsolète" et promis, selon lui, à exploser. Une prise de parole rare, brute et sans concession, accordée à Cyclism’Actu.

La Chronique Cyrille Guimard... pour Cyclism'Actu

 

"Paul Seixas ? Je l’ai découvert lorsqu’il était junior 1..."

La saison a déjà bien démarré, avec un premier mois de compétition intense. Pour entrer directement dans le vif du sujet, il y a Paul Seixas, auteur d’un très gros Tour de l’Algarve, avec à la clé sa première victoire professionnelle. Qu’en pensez-vous ?

Ce que je pense, c’est que l’évolution de ce jeune coureur est tout à fait logique. Elle est linéaire, sa progression correspond à ce que l’on pouvait espérer et me paraît parfaitement normale. Le fait qu’il s’impose avec autorité sur le Tour de l’Algarve fait partie des choses normales. Alors oui, on s’enflamme un peu partout, et c’est logique parce que cela faisait très longtemps qu’on n’avait pas vu quelqu’un atteindre ce niveau de performance avec une telle précocité. Mais je le répète, c’est normal.

Je l’ai découvert lorsqu’il était junior 1, lors d’un cyclo-cross, où il avait battu Léo Bisiaux, qui allait devenir champion du monde quelques semaines plus tard et champion d’Europe. Mais Paul avait plus d’un an et demi de moins, puisqu’il était junior 1 et Léo junior 2. J’étais présent ce jour-là, et le quatrième s’appelait Aubin Sparfel, dont vous entendez aussi beaucoup parler aujourd’hui. Il y avait donc un vrai plateau, avec pratiquement trois des meilleurs cyclo-crossmen du moment. Ce jour-là, je me suis dit : là, on tient quelque chose d’assez extraordinaire. Comme on dit en Bretagne, "si les petits cochons ne le mangent pas", on en fera quelque chose de grand. J’ai d’ailleurs immédiatement informé le manager d’une équipe WorldTour en lui disant : ne perdez pas de temps, allez le voir. Quelques jours plus tard, il m’a répondu : "c’est trop tard".

 

Il n’a que 19 ans. Autrefois, on disait que la maturité sportive arrivait vers 27 ou 28 ans, mais avec Pogacar, Evenepoel et d’autres, tout a changé. Quelle marge de progression a-t-il encore ? Peut-il déjà rivaliser en WorldTour ?

Oui, il a encore une marge de progression sur trois ou quatre ans. Si la maturité arrivait plus tard autrefois, c’est surtout à cause des circonstances. La physiologie et la biologie humaines n’ont pas changé. Ce qui a changé, c’est le développement, l’entraînement, les charges de travail, et tout ce qui permet d’arriver plus tôt au plus haut niveau. Quand vous prenez Louison Bobet, les gens sortaient de la guerre. À 14 ans, il n’y avait ni clubs structurés, ni piscines, ni stages. Moi-même, quand j’ai commencé chez les cadets en 1962-1963, il n’y avait pas de courses avant 15 ans. Les écoles de cyclisme sont apparues à ce moment-là.

Aujourd’hui, on commence beaucoup plus tôt, avec des programmations précises et tous les outils modernes. Cette précocité est donc logique. C’est pareil en natation : les champions atteignent le sommet à 16 ou 17 ans, mais ils nagent depuis l’âge de six ans. Bernard Hinault, qui reste pour moi le plus grands potentiels de tous les temps, a gagné le Tour de France à 23 ans. Mais il avait perdu un an à cause du service militaire, où il ne faisait pas de vélo. Jacques Anquetil, lui, avait gagné le Grand Prix des Nations à 19 ans sur 150 km. Mais la guerre d’Algérie a aussi interrompu les carrières de nombreux coureurs français. Il faut connaître l’histoire pour juger objectivement. Aujourd’hui, des coureurs comme Pogacar, Del Toro, Martinez, Magnier ou Seixas bénéficient de conditions exceptionnelles dès le plus jeune âge.

 

"Paul Magnier et Paul Seixas.... Cela me rappelle Jacques Anquetil et André Darrigade"

Justement, Juan Ayuso a remporté le Tour de l’Algarve et Isaac Del Toro s’est illustré sur l’UAE Tour. Que pensez-vous de leurs performances ?

Isaac Del Toro, on le connaît bien depuis l’an dernier. C’est du très haut niveau. D’ailleurs, au dernier championnat du monde, je pense que s’il avait été un peu plus patient, il aurait pu être champion du monde à la place de Pogacar. Il a mal couru tactiquement. Ce n’est donc pas une surprise de le voir à ce niveau. Sa fin de saison dernière était exceptionnelle. Il arrive aujourd’hui à son niveau normal. Pour moi, c’est le numéro deux derrière Pogacar. À vérifier, mais c’est mon sentiment.

 

Il a notamment mis en difficulté Remco Evenepoel en montagne. Cela confirme-t-il ses limites dans les grands cols ?
Je ne sais pas ce qui se passe avec Evenepoel, mais il y a un boulon qui n’est pas bien serré. On connaît son potentiel. Ce qu’il lui arrive sur certains types d’ascension n’est pas normal. Je ne suis pas son entraîneur, ni son conseiller, mais il ne devrait pas être dominé de cette façon. Cela dit, il reste l’un des trois ou quatre plus gros moteurs du peloton. Et dans ces gros moteurs, il faut aussi ajouter Paul Seixas.

 

Le week-end d’ouverture belge arrive, avec l’Omloop Nieuwsblad. Van der Poel va y faire sa rentrée. Qu’en attendez-vous ?

Van der Poel doit se méfier de… Paul Magnier, voilà. Parce qu’aujourd’hui, la France a la chance d’avoir deux pépites : Paul Magnier et Paul Seixas. Cela me rappelle une époque avec Jacques Anquetil et André Darrigade. Deux coureurs qui ont marqué l’après-guerre et enthousiasmé la France. Aujourd’hui, on a peut-être une nouvelle génération capable de porter le cyclisme français pendant dix ans.

 

Magnier peut-il gagner une grande classique dès ce printemps ?

Oui. Ses résultats depuis le début de saison, son autorité dans les finals, la confiance de son équipe et le gain de puissance font qu’il est aujourd’hui beaucoup plus dangereux au sprint. En cas d’arrivée groupée avec Van der Poel, ce n’est pas perdu d’avance. Encore faut-il arriver avec lui. Mais il a les qualités nécessaires pour rivaliser. Et son équipe possède une culture historique des classiques, ce qui est un avantage énorme.

 

"Le système économique français reste obsolète"

Les équipes WorldTour et ProTeams françaises ont toutes déjà gagné cette saison, notamment Decathlon CMA CGM qui a engrangé de nombreuses victoires. Êtes-vous satisfait ?

Oui. Les équipes françaises ont commencé leur mutation. Le modèle sportif et économique qui existait est aujourd’hui obsolète. Decathlon a montré la voie, notamment grâce à ses moyens financiers. Cela pousse les autres équipes à évoluer. Cofidis reprend des couleurs. Groupama-FDJ, c’est plus long, car l’histoire et la structure sont différentes, mais ils devront évoluer eux aussi. Changer n’est jamais facile, car il y a des résistances internes. Mais ces résistances doivent disparaître.

 

Groupama-FDJ et Cofidis ont changé de manager général cet hiver. Est-ce déterminant ?

Oui. Sinon, cela veut dire qu’ils ne servent à rien. Même des équipes comme TotalEnergies sont dans une nouvelle dynamique. Et certaines Continental, comme Van Rysel-Roubaix, ont aussi gagné. Cela prouve que tout le monde évolue. Mais le système économique français reste obsolète. Il faudra le réformer en profondeur.

 

"Conflits FFC-LNC, c’est un sac de m****"

Il y a aussi de fortes tensions entre la Fédération et la Ligue nationale. Quel est votre regard ?

Je suis désolé, mais ce truc-là, c’est un sac de merde. Le problème, c’est qu’une fédération a toujours considéré que le secteur professionnel ne devait pas être indépendant, mais faire partie de la fédération. La Ligue, c’est aussi un moyen pour la fédération de récupérer des deniers dont elle a besoin. Ce qui se passe aujourd’hui correspond exactement à ce que je dis depuis longtemps : le système économique est obsolète. Il existe un Code du sport, un Code du travail, et quand vous voyez que la Ligue a attaqué la fédération en justice et qu’elle a gagné, cela prouve qu’il y a un gros problème. Les fédérations ne sont pas des modèles de démocratie, loin de là, et je suis bien placé pour le savoir. Oui, ça va tout faire péter. Et il faut que ça pète.

Quand j’étais candidat à la présidence, je me suis demandé pourquoi je n’avais jamais rencontré Xavier Jan. J’aurais pu lui expliquer un certain nombre de choses. La Ligue, comme le syndicat des coureurs pros d’ailleurs, n’est en réalité qu’une délégation de la fédération. Ils doivent faire ce que la fédération décide, pas ce qu’ils jugent utile ou légal. Le problème est un problème de pouvoir. Et d’après ce que j’entends, même au ministère, certains envisagent de supprimer ces structures intermédiaires. Quand on refuse toute opposition légitime, on est dans une dictature. Les déclarations récentes montrent clairement : "je suis le patron et vous ferez ce que je demande", même après une condamnation. Ça s’appelle une dictature.

 

Pourquoi faut-il que cela explose, selon vous ?

Parce que le système français est économiquement obsolète. Je n’ai rien contre les amateurs, mais il faut respecter les lois. Aujourd’hui, ce n’est même plus la question. Le problème remonte à loin. À une époque, la fédération a créé jusqu’à 28 équipes DN1 parce qu’elle avait besoin d’argent. Il y avait plus de DN1 que de DN2. La pyramide était inversée. Depuis le début, on va dans le mur. Je ne suis pas le seul à l’avoir dit. Il faudra tout remettre à plat. Et je remercie des partenaires comme Decathlon, qui remettent en cause le fonctionnement actuel. S’il faut dissoudre la Ligue, il faut la dissoudre. Mais il faudra reconstruire un système sain derrière.

 

Merci beaucoup Cyrille Guimard.

Merci. Je pense qu’on a un très beau week-end à vivre, avec les classiques belges. Et je le répète : c’est en mars que les courses commencent vraiment !

Vous avez aimé cet article, partagez le ! 

A LIRE AUSSI

 

A la Une