Chronique
Chronique - Les souvenirs de Mangeas : Jacques Anquetil Photo : @Cyclismactu / CyclismActu.net

Chronique - Les souvenirs de Mangeas : Jacques Anquetil

14 juillet 1964. Au terme de trois semaines de lutte intense avec Raymond Poulidor, son éternal rival, Jacques Anquetil s'offre un cinquième Tour de France. 55 ans plus tard, Cyclism'Actu vous propose de revenir sur l'immense carrière du Normand avec Daniel Mangeas, qui a pu le côtoyer. Décédé le 18 novembre 1987 à l'âge de 53 ans, Jacques Anquetil aura marqué l'histoire du cyclisme de son nom en triomphant sur les trois Grands Tours : le Giro (1960 et 1964), la Vuelta (1963), et donc le Tour de France (1957, 1961, 1962, 1963 et 1964). Un palmarès long comme le bras où figurent également des courses par étapes comme Paris-Nice et le Critérium du Dauphiné, ainsi que des classiques comme Bordeaux-Paris, Gand-Wevelgem ou Liège-Bastogne-Liège.

Le parcours du Tour de France 2019, de Bruxelles à Paris

 

Daniel, que représente Jacques Anquetil pour vous ?

Jacques Anquetil, ce sont mes premiers souvenirs. En 1957, Ouest-France met à la Une une photo de Jacques Anquetil qui gagne à Rouen. J'avais 8 ans, et c'est mon premier souvenir de Jacques Anquetil. Je revois sa silhouette sur le vélo, c'était la perfection. J'étais admiratif, je le trouvais très beau. Il donnait presque l'impression que le vélo était facile quand on le voyait pédaler. 

 

Anquetil a été le premier à remporter cinq fois le Tour de France. Celui lui confère une place particulière dans l'histoire du cyclisme ?

En effet, plusieurs coureurs ont gagné cinq Tours de France, mais personne n'a fait mieux. Jacques Anquetil, c'est particulier pour moi car ce sont les souvenirs de l'enfance et de l'adolescence. Sa révélation s'est faite dans mon département, il avait brillé sur le Tour de la Manche dans une étape entre Avranches et Saint-Hilaire du Harcouët. Il avait battu Jean Stablinski. Ç'a été le point de départ de sa carrière. Ensuite, son directeur sportif Francis Pélissier l'a engagé sur le Grand Prix des Nations, qu'il a gagné. J'aimais Jacques Anquetil, et je suis devenu poulidoriste parce que je trouvais injuste que Poulidor ne gagne pas un Tour de France alors qu'il a pesé très lourd sur le Tour. À l'époque, dans les années 1960, pendant les repas de communion, on ne parlait pas de politique, ça parlait d'anquetilistes et de poulidoristes. Les Unes de L'Equipe étaient beaucoup plus axées sur le vélo que sur le football, c'était vraiment deux stars, connues en dehors de leur propre milieu. C'était l'époque dorée du vélo, la France avait la grosse part du gâteau car tous les champions faisaient presque les deux tiers de leur saison sur les routes françaises.

 

Comment pourrait-on décrire son style ? Peut-on dire qu'il était en quelque sorte le premier rouleur-grimpeur ?

Oui mais pour moi, c'était surtout l'esthète, le coureur le plus élégant sur le vélo. On n'a jamais fait aussi bien. Quand on le voyait pédaler, on était obligatoirement admiratif, même chez les poulidoristes. Raymond Poulidor subissait la loi de Jacques Anquetil au début en contre-la-montre, il a ensuite progressé pour carrément faire jeu égal avec Anquetil, il a gagné le Grand Prix des Nations. Mais, pour encore côtoyer Raymond aujourd'hui, quand on lui parle de Jacques Anquetil dans le contre-la-montre, il me dit qu'on n'a jamais fait aussi bien. Il était grimpeur, il était capable de faire de belles choses en montagne, mais à l'époque les contre-la-montre pesaient très lourd dans les Grands Tours.

 

Quel regard portez-vous sur cette rivalité entre Anquetil et Poulidor ?

Je parle souvent du contre-la-montre Versailles-Paris de 1964 où Poulidor est à une poignée de secondes de Jacques Anquetil au classement général. Ce jour-là, on a évalué la foule à plus d'un million de spectateurs pour voir le match entre ces deux champions. J'avais 15 ans et je m'en souviens, c'est certainement l'image du Tour de France au 20e siècle. À la fin, Anquetil gagne mais ils effectuent ensemble un tour d'honneur. Il y a l'admiration du deuxième pour le vainqueur, Raymond Poulidor n'a jamais été quelqu'un qui s'est révolté face à un coureur dans le Tour de France. Il y avait vraiment de l'admiration du deuxième pour le vainqueur, et le respect du vainqueur pour le deuxième.

Quand un coureur qui gagne est poussé dans ses derniers retranchements, la victoire n'en est que plus belle et c'est vrai que le duel entre Anquetil et Poulidor a fait beaucoup pour le cyclisme français. Beaucoup trouvaient Jacques Anquetil froid mais j'ai eu l'occasion de le connaître, de le côtoyer pendant plusieurs années après sa carrière. Il est devenu ami avec son plus grand rival, Raymond Poulidor. Jacques était quelqu'un de foncièrement timide, ça paraît bizarre de dire ça mais il portait un intérêt sur les astres, sur la nature, sur le monde qui nous entoure, c'était quelqu'un d'intellectuellement très riche.

 

Cette rivalité va pourtant leur faire perdre le maillot arc-en-ciel en 1966, au profit de Rudi Altig...

Ce jour-là, s'ils s'entendent, il peuvent faire le doublé aux Championnats du monde, mais Rudi Altig est allé chercher la victoire. Evidemment, ça plaisait plus à Jacques de voir gagner Altig, qui était son coéquipier chez Saint-Raphaël. Mais surtout, Jacques se savait inférieur en cas d'arrivée au sprint par rapport à Raymond Poulidor. Les faits se sont répétés en 1965, Anquetil avait favorisé les desseins d'Henry Anglade car il savait que Poulidor était un peu plus rapide. Parfois, il est arrivé que l'on souhaite la victoire d'un autre plutôt que de son rival. C'était un duel à couteaux tirés. Poulidor et Anquetil m'ont dit la même chose, les gens croyaient parfois que c'était monté par la presse, mais pas du tout.

Un jour je déjeunais avec les deux à l'Etoile de Bessèges, en 1987, on discutait comme ça et ils se rappelaient les fois où il faisaient en sorte de s'éviter quand ils logeaient dans le même hôtel. Si Jacques Anquetil passait par la porte d'entrée, Poulidor essayait de passer par une porte dérobée, parfois la porte des cuisines, pour qu'ils ne se croisent pas ! La rivalité était extrêmement forte. Ce qui est formidable, c'est que la rivalité des coureurs s'est transformée en une amitié indélébile. C'est une belle leçon de vie. Sur les courses, Raymond parle souvent de Jacques. Quand Jacques est en fin de vie et que Raymond va le voir, Jacques l'accueille dans sa chambre et lui dit : "Tu vois Raymond, là encore tu vas faire deuxième". C'est extraordinaire. On dit souvent qu'ils se sont autant aimés qu'ils se sont détestés mais là c'est l'inverse, ils se sont tellement détestés qu'ils se sont aimés par la suite. Le nom d'Anquetil est indissociable de celui de Poulidor, et réciproquement.

 

Il était surnommé Maitre Jacques. C'est un surnom qui en dit long sur la maîtrise qu'il dégageait ?

Oui, c'était quelque chose. Il était obnubilé par le temps et le contre-la-montre. À l'époque, il n'y avait pas de limites de vitesse donc il s'amusait bien avec sa Ford Mustang. Mais il était obnubilé par le temps. Il partait de Paris à telle heure en voiture, il avait prévu d'arriver à telle heure à La Neuville-Chant-d'Oisel, où il habitait, et s'il avait un petit peu d'avance, il s'arrangeait pour que le feu passe au rouge pour perdre 20 ou 30 secondes et arriver à l'heure précise chez lui. C'est Raymond Poulidor qui m'a raconté ça. C'était un métronome, il avait l'obsession du temps. Il voulait que ce soit lui qui gère le temps.

 

Anquetil était aussi un vrai personnage dans le peloton. Il n'hésitait pas à critiquer la lutte antidopage, regrettant que les contrôles portent atteinte à la dignité de l'athlète.

C'est vrai, il s'est exprimé là-dessus. Mais il trouvait surtout très injuste que ça ne se passe que dans le cyclisme. Ça le révoltait, il trouvait qu'on fermait les yeux sur certaines disciplines qui étaient également concernées par le dopage. Il voulait la justesse au niveau du temps mais aussi la justice. Cette injustice le révoltait. Jacques était quelqu'un de droit dans ses positions, il n'en dérogeait pas. C'est vrai qu'il avait parfois des mots très durs sur la lutte antidopage de l'époque.

 

Aujourd'hui, quel est l'héritage de Jacques Anquetil ? 

Il a apporté une classe. Il paraissait facile. Jacques est allé au bout de sa volonté. Jacques Anquetil c'est le Tour de France mais c'est aussi le fameux pari mis en place par son directeur sportif Raphaël Geminiani avec la complicité de Jeanine Anquetil. Il ne faisait pas le Tour de France et Geminiani lui a dit : "Si tu veux entrer dans la légende, il faut que tu fasses quelque chose d'autre". Il gagne le Dauphiné et juste après, il va faire Bordeaux-Paris, près de 600 kilomètres. Il a le coup de pompe dans la nuit, il est prêt à abandonner, il descend de vélo, mais Geminiani l'insulte de tous les noms, tout y passe. Jacques se met en colère, ça le réveille, il remonte sur le vélo et il va gagner Bordeaux-Paris. Raphaël Geminiani jubile, et cet exploit ne sera pas répété. D'autant plus que dans le Dauphiné, ç'a été le meilleur Poulidor. Quelques temps apès, il fera deuxième du Tour derrière Felice Gimondi. Il l'a attaqué tous les jours, c'était l'un des Dauphinés les plus durs pour Jacques Anquetil, et il va gagner Bordeaux-Paris. Le président de la République met un avion à sa disposition pour qu'il aille au départ de Bordeaux, il aurait pu abandonner mais il va gagner. Pour moi, au-delà du duel du Puy de Dôme, il y avait ce pari impossible. Au soir de Bordeaux-Paris, Jacques Anquetil est véritablement entré dans le coeur des Français. Il paraissait facile dans le contre-la-montre et là, il a montré qu'il était capable d'aller au bout de la souffrance. C'est un des grands héros de notre sport.

Vous avez aimé cet article, partagez le ! 

Publié le par Quentin BALLUE

Tous vos Pronostics et vos Paris sur les courses de Cyclisme c'est ICI 

Ces pronostics sont donnés à titre indicatif. Vous ne saurez engager la responsabilité de l'auteur quant aux résultats des courses. Les cotes sont susceptibles de changer jusqu'au départ. «  Jouer comporte des risques : endettement, dépendance… Appelez le 09 74 75 13 13 (appel non surtaxé) »

L'actu en vidéo par Cyclism'Actu


News

Transferts


Sondage

Qui est le coureur de l'année 2019 ?















Partenaires