Interview
Interview - Philippe Brunel : 'Rimini a tué Marco Pantani' Photo : @Cyclismactu / CyclismActu.net

Interview - Philippe Brunel : "Rimini a tué Marco Pantani"

« Au commencement, il y a eu Jacques Anquetil ! » Ainsi, Philippe Brunel présente-t-il sa naissance à l'écriture et au journalisme. Figure de L'Equipe où il est entré comme l'équivalent d'un petit porteur d'eau dans le peloton, il est ensuite devenu l'une des plumes du journal. Il a fait perdurer cette tradition des journalistes-écrivains du cyclisme. Bien avant de l'écouter puis de le voir, on a suivi les grandes épopées du vélo dans la presse écrite ; l'une des plus grandes épreuves au monde, le Tour de France, n'a-t-il pas été inventé, fabriqué, en 1903 par la volonté des hommes de Lettres de L'Auto ? Philippe Brunel a fait le récit des grandes courses, Tours et Classiques, mais a aussi écrit divers romans et ouvrages, entre autres, Vie et Mort de Marco Pantani, Belles d'un jour : histoire des grandes classiques, Cols Mythiques du Tour de France, ou encore Le Tour de France intime : seigneurs et forçats de la route. Lors d'un hommage qui lui a été rendu par l'association Des Vélos et des Hommes, il est revenu pour Cyclism'Actu sur le « roman » du cyclisme avec ses personnages glorieux ou tragiques, comme Marco Pantani, tué par sa déchéance et la « malavita » italienne. Le cyclisme peut-il encore produire des grandes figures légendaires dans notre monde moderne, et quelle place le dopage prend-il dans cette histoire du vélo ?

Philippe Brunel : Vie et mort de Marco Pantani

 

Vous avez écrit un récit sur Marco Pantani, passé de la gloire à la déchéance absolue, mort seul, à Rimini et vous avez évoqué un « assassinat ». C'est un personnage de tragédie grecque ?

Pantani était un Romagnol, il vivait près de la mer. Il est un enfant de la mer. Mais lui, il s'est mis à faire du cyclisme, il était doué en montagne : à 14 ans, il dépassait des professionnels dans les côtes et il est devenu le plus grand grimpeur de son temps, peut-être même de l'histoire, mais ça, c'est difficile à juger. C'est quelqu'un qui ne s'aimait pas, qui ne se supportait pas. On l'appelait « Il Elefantino » à cause de ses grandes oreilles. A travers le cyclisme, il s'était trouvé une identité à travers, et il avait un rapport avec le public que les autres n'avaient pas. Il est devenu le « Pirate » et se mettait un bandana de différentes couleurs selon son humeur : par exemple, quand il mettait un bandana noir cela signifiait qu'il voulait attaquer. Il pouvait jeter une boucle d'oreille sur la route pour prévenir les spectateurs qu'il allait passer à l'attaque. Quand il arrivait en haut des cols, en Italie, dans les Dolomites, il traversait la foule dans une onde de silence. Il y avait quelque chose de religieux. C'était un personnage assez théâtral. Il s'était inventé un personnage, c'était sa création. Quand il a été exclu du Tour d'Italie, pour un contrôle sanguin anormal, un taux d'hématocrite trop élevé, il s'est retrouvé dépossédé de son personnage. Il s'est senti banni, abandonné par tous ces hommes qui l'avaient aimé. En plus, la presse a toujours un rôle de procureur, surtout en Italie où elle a gardé une teinte catholique. Il y a l'idée du Bien, du Mal, et on juge selon ces critères et ce puritanisme. C'était une personnalité libertaire. Un peu comme Fausto Coppi qui a été excommunié, et dont la compagne a été obligée d'accoucher en Argentine. A sa mort, Pantani, c'était une solitude. Quand on se construit une identité c'est que la sienne ne fonctionne pas. Il ne savait plus qui être. Il avait des problèmes de cocaïne. Il fréquentait un monde très dangereux de dealers. C'est la ville de Rimini qui a tué Pantani, avec ses poisons, la drogue, la « malavita » comme on dit en Italie. Lui il était là au milieu, avec sa solitude.

Trouve-t-on encore dans le cyclisme des grands personnages, comme les légendes anciennes que furent Jacques Anquetil, Bernard Hinault, Louison Bobet ?

Le cyclisme est une fable. On va y chercher ce qu'on veut. Dans l'après guerre, on a créé des héros positifs. Dans la société en règle générale, maintenant, il n'y a plus vraiment de grands personnages. On veut tout savoir de tout et de tout le monde. On veut tout disséquer. C'est une société impudique. Je préfère quand un personnage conserve sa part d'intime. S'il arrive quelque chose demain à Thibaut Pinot, tout le monde le sait. Je ne sais pas si c'est bien. Dans le peloton, il y a actuellement quand même un personnage, c'est Peter Sagan. Gagner ou perdre, il s'en fout. Il ne fait aucune différence entre la victoire et la défaite. Cela lui importe peu. L'autre jour, je lui ai dit : « Ce sprint sur la Via Roma, tu ne dois pas le perdre. Tu vas avoir envie de rétablir ça». Il y avait chez Anquetil et Merckx la notion de prestige : il fallait contrebalancer une défaite par une victoire. Lui il m'a dit « J'ai fait 2e à San Remo, mais j'étais là. Il y a le nom de Kwiatkowski, et alors ? ». C'est très beau. L'histoire, c'est lui qui l'a faite. La défaite est intéressante, l'injustice, et il y en a dans le cyclisme, a aussi un intérêt.

Le cyclisme est souvent pointé du doigt, alors que d'autres sports, où le dopage existe aussi, ne le sont pas. Pour quelles raisons ? Est-ce une injustice, est-ce le reflet d'un dédain d'une certaine presse pour ce sport populaire ?

Historiquement, les premiers contrôles ont été organisés dans le cyclisme. Les pouvoirs publiques, en 1965, avec le médecin chef du Tour de France de l'époque qui s'appelait Dumas, ont décidé de protéger les coureurs, car ils voyaient bien qu'ils prenaient un peu n'importe quoi et que ça devenait dangereux. Il y avait un problème de responsabilité sanitaire et civile, et ils ont fait cette Loi Herzog en 1965. A partir de ce moment-là, on a parlé de l'antidopage. La maïeutique s'est enclenchée : qui est pris, pas pris. C'est noir, c'est blanc... Ça a développé une conscience du dopage. C'est pour ça que le cyclisme est un grand sport : il a su en parler. Pour revenir sur l'injustice, il y en a eu beaucoup car longtemps, il suffisait de prendre un coureur dopé, de le mettre dehors, et le spectacle continuait. Ce n'est pas possible en tennis ou en football. Dans le cyclisme, tout continue. Vous prenez un coureur, vous le mettez dehors. Tout se cristallise sur le pauvre malheureux dopé, comme s'il était responsable. Je pense que l'opinion en sait long sur ça. Ça a pu atteindre l'image du cyclisme, après l'Affaire Festina car c'était trop lourd. En ce moment il y a une rémission. Le cyclisme ne doit pas avoir honte du dopage, mais considérer qu'il en débat, qu'il en parle. C'est grâce à lui que la lutte anti-dopage existe, qu'il y a eu des passeports biologiques. C'est un sport qui a servi de laboratoire.

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Publié le par Clémence LACOUR (avec Emmanuel POTIRON)

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