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ITW - Portal : 'Chris Froome fédère même sans le vouloir' Photo : Sirotti

ITW - Portal : "Chris Froome fédère même sans le vouloir"

 

Nicolas Portal et la Sky chez eux lors du Tour 2014 !

Directeur sportif au sein du Team Sky, Nicolas Portal est devenu un homme important pour Chris Froome, celui qui lui donne les consignes dans l'oreille, celui qui décide des stratégies du triple vainqueur du Tour. Nous avons contacté le Français qui a accepté de nous parler de divers sujets tels que la signature de Elissonde, La Vuelta de Froome, ou encore l'éclosion de Gianni Moscon.

 

Nicolas, la fin de la saison approche, et il sera bientôt temps de faire le bilan de l'année écoulée. Après 3 grands Tours, quel est le vôtre du côté de la Team Sky ?

Il y a encore quelques courses pour nous et je n'étais pas sur La Vuelta, mais c'est une bonne saison pour nous. Dès qu'une équipe gagne le Tour c'est une bonne saison déjà. Le plus grand leader de l'équipe a fait une très bonne saison - et c'est sympa car certains sont devenus des amis -  avec 2 médailles olympique en 4 ans, ce qui est quand même super. Il gagne le Tour et sur La Vuelta il fait 2 et l'avait à portée de main. L'équipe y a un peu flanchi mais c'est encourageant.

Ensuite il y a eu de bonnes surprises au niveau des classiques. L'équipe s'est sentie plus costaud et même les journalistes ont commencé à nous mettre favoris avec les Etixx-Quick Step. On a toujours à cœur de gagner une flandrienne dans le futur, on a un groupe qui adore les pavés avec Knees, Stannard, Luke [Rowe], Geraint [Thomas]. Il y a des petits trucs qu'on essaye de paufiner. L'historique et la maturité de l'équipe sont très importants. Ce sont des courses tellement spécifiques. L'équipe a 6 ans et on prend de la maturité. Dans notre pôle de classiques on sent qu'on fait partie des favoris. Et puis il y a Wout [Poels] qui nous prend notre 1er monument, il gagne Liège-Bastogne-Liège. On était sur qu'on pouvait en gagner une. Il fait une super saison et d'ailleurs on l'a vu au Tour. Le groupe progresse d'années en années, et pas que sur le plan physique. J'avoue que sur le Dauphiné, de la voiture, on était sereins et hyper concentrés car on savait qu'on ne pouvait pas mieux faire. Si jamais on lâchait c'était qu'il y avait juste meilleur que nous. Il n'y a pas d'égo, l'esprit est génial. Les gars ont été géniaux, l'ambiance était géniale. On a travaillé sur la construction de ce groupe depuis cet hiver, sur comment eux voulaient courir. Ce n'était pas "super facile" non plus, c'est juste qu'il y a eu énormément de travail. Et ça vaudrait le coup de faire un jour un livre sur ça, sur ce groupe.

 

Chris Froome a remporté en juillet son 3e Tour de France et peut à priori d'ores et déjà être satisfait de sa saison ? Quels étaient les objectifs au début de la saison, et qu'en est-il de vos attentes maintenant ?

C'était très clair, on avait prévu un départ plus tranquille pour Froome avec ensuite le Tour et les JO. Et il y avait La Vuelta derrière forcément. S'il abordait le Tour et et le Dauphiné avec fraicheur, s'il récupérait bien des jeux, il allait à La Vuelta, avec une forme correcte. Il fallait voir jour après jour, il fallait récupérer. Il vaut mieux axer l'après-JO à la récupération plutot que de maintenir un niveau élevé et griller un coureur. Ce n'est pas le physique qui lâche dans ce cas chez un coureur, c'est souvent le mental. Il fallait donner un peu d'air à Chris. Il est arrivé sur La Vuelta avec un chrono par équipes et a repris le rythme de course, comme un peu tout le monde. Tout s'est très bien passé.

Il y a eu un truc assez sympa, un changement : on lui a fait courir moins de courses. Il a juste fait l'Herald Sun Tour et puis plus rien pendant 2 mois pendant que les autres faisaient Paris-Nice et compagnie. Il est revenu sur le Tour de Catalogne où il fait 8e. Il prend 2 fois 30 secondes en Catalogne, sur 2 arrivées au sommet, et ce en n'ayant jamais couru jusqu'ici à part l'Australie. Le niveau de Quintana était très haut mais on se demandait s'il tiendrait ce niveau toute l'année car il était très haut. Chris fait son meilleur Tour de Catalogne et derrière il repart à l'entrainement.

Le Tour de Romandie ne s'est pas forcément passsé comme prévu, l'équipe était structurée car beaucoup de gars revenaient des classiques ardennaises, Thomas et Stannard étaient très fatigués, d'autres étaient fatigués du Giro... Ce Tour de Romandie n'est pas évident à placé mais Chris a toujours à cœur d'y aller en fait. Il était là pour gagner et en fait il a oublié de manger tout simplement. Une petite fringale et puis un problème de roue avant, il revient trop fort... On en a appris. Quand on court pas souvent, on stresse et on oublie. Et quand le général était foutu on a dit qu'on viserait les étapes, et c'est la 1ere fois depuis longtemps qu'on a vu Froome attaquer à 40kms de l'arrivée. Je lui ai dit qu'il n'avait plus rien à perdre, que si on attendait les 10-15 derniers kilomètres, personne ne voudra le laisser y aller. C'était plus compliqué pour Quintana et Pinot de le suivre en partant à 40 kilomètres de l'arrivée, il a pris beaucoup de plaisir à partir comme ça. C'était beau, avec du panache.

 

Le bruit court que l'an prochain Chris ferait son retour sur le Giro. Est-ce une éventualité que vous avez exploré, et si oui qu'en est-il donc ?

[Surpris] Ah bon ? Je n'avais pas vu. En fait avec lui on ne s'est pas encore parlé, il n'y a eu que des sms durant La Vuelta. Il faudrait voir le profil. Mais en plus on a vu, comme Movistar, que le doublé Tour-Vuelta était possible. C'était les 2 favoris sur le Tour, ils auraient été les 2 premiers sans le coup d'éclat de Romain Bardet, et ils font 1 et 2 sur La Vuelta. Et puis Giro-Tour c'est un doublé particulier, il faut beaucoup de conjonctures dans le bon sens, les parcours qui vont... C'est compliqué. Le Tour c'est le Tour, la course la plus prestigieuse, là où tous les coureurs sont à 100%. On a pas le même niveau sur le Giro pour diverses raisons. D'ailleurs sur le Tour il y a les plus grosses chutes par exemple alors que les routes sont plus différentes en Italie. Gagner une étape du Tour change la vie d'un coureur et malheureusement moins sur le Giro. Pourtant ce sont 2 grands Tours très difficiles.

 

Bien évidemment, Chris Froome n'est pas le seul coureur du Team Sky, vous nous parliez justement de Poels, Thomas et Stannard. Nous venons d'apprendre que Kenny Elissonde rejoindrait votre effectif la saison prochaine. Pourquoi ce choix de coureur ?

Dave [Brailsford] m'en a parlé il y a quelques jours. Il sort d'une belle Vuelta et Dave a toujours eu à cœur de prendre un Français, ce qui n'est jamais évident. Kenny a le profil de notre équipe, avec une priorité aux courses par étapes. Je pense qu'il a demandé à venir. Ce qui est sympa c'est qu'il est très spécial, il court de manière très spéciale. C'est un coureur du type colombien de l'ancienne époque. Il a des atouts exceptionnels en montagne, on l'a vu quand il a gagné dans l'Angliru. C'est un bon challenge de pouvoir l'intégrer dans l'équipe.


Est-ce que le fait d'apprendre qu'un coureur français allait vous rejoindre chez Sky, vous a fait plaisir, vous qui étiez le seul jusqu'ici  ? Et plus sérieusement, est-ce un atout pour lui de vous avoir dès son arrivée ?

[Rires] C'est sur que ça fait toujours plaisir d'avoir quelqu'un avec qui on peut parler dans langue maternelle. Moi la Sky j'y suis depuis toujours. Dans ma carrière cycliste j'ai passé 80% du temps à l'étranger, et parler sa langue natale, ça fait du bien pour décompresser. On le voit nous car on a de tout : Norvégiens, Espagnols, Italiens, Anglais... Quand on est fatigués ça fait du bien de ne pas avoir à faire des efforts pour parler. Je pense que ça va être merveilleux pour lui, il va devenir international. Avant c'était un coureur français, et il va devenir un coureur international, un peu comme au foot. Il va s'épanouir et ça va lui ouvrir des portes.

 

Dans votre armada de grimpeurs, y a-t-il des changements à venir ? Wout Poels confiait vouloir disputer un grand Tour en tant que leader, et certains parlent d'un départ de Leopold König, autre coureur très important au Team Sky.

On va en discuter cet hiver, il y a encore pleins de choses à regarder. Pour l'instant on est dans le feu de l'action. On a senti avant le Tour que certains aimeraient se tester en tant que leader. C'est normal quand on fait du bon travail. On en parlait même à table pour déconner. Parfois ça marche, parfois ça ne marche pas. On l'a vu avec Froomey et Bradley Wiggins. Si entre eux ils arrivent à se surpasser c'est que l'équipe tourne bien. Nous l'idée c'est de garder ces bons coureurs. Après il y a l'idée de liberté, comme ce fut le cas avec Rigoberto, qui a fini par se dire qu'il tenterait sa chance ailleurs. Comme Richie [Porte] qui a tenté sa chance et qui est maintenant capable de faire un podium sur le Tour. La vérité c'est que avec Wouter, il y a des possibilités. Je lui en avais parlé, pour par exemple sur un Giro. C'est important de ne pas être tout de suite numéro 1, car c'est compliqué de passer de équipier de luxe à leader. Surtout chez Sky qui est surmédiatisé. C'est à discuter, il y a de la place. C'est une hiérarchie.

 

Est-ce que Christopher Froome joue justement un rôle fédérateur pour garder la confiance et l'adhésion de ses lieutenants, qui lui sont chaque fois dévoués et produisent pour lui un travail incroyable ?

C'est ça en fait, on est vraiment une équipe, il n'y a pas une personne qui influence les autres. Chris sait qu'il a besoin de la meilleure équipe possible. Donc s'il a Landa et Poels qui font le Giro, et qui doublent le Tour derrière, il doit réfléchir à qui il aura sur telle course. Chris fédère même sans le vouloir, il est d'une politesse et et d'une gentillesse incroyable. Cette année on a touché quelque chose au Tour, grace a Wout [Poels], Thomas, Henao, Stannard, Luke [Rowe]... Tous ces gars, aussi Nieve qui était fantastique, on en a pas assez parlé. Il fait un superbe Giro, gagne une étape, meilleur grimpeur, puis un mois de repos et hop, le revoilà quasi aussi fort au Tour ! Il faut écouter les coureurs, ne jamais éteindre les ambitions sinon on créé des conflits. Il faut voir si ça colle aux objectifs de l'équipe, pour essayer de combiner, comme un Rubik's cube. Il faut dialoguer et la solution arrive après. Des fois c'est tendu mais ça finit toujours par marcher.

 

Pour revenir sur ces victoires de Froome justement, nous étions habitués au duel entre Nairo Quintana et lui, dans le respect toujours. Or pour la première fois sur un grand Tour, il a tourné à l'avantage de votre adversaire colombien. Est-ce que cela peut avoir une importance psychologiquement lors de leurs prochains affrontements ? Qu'en a pensé Chris ?

Je pense que ça a pesé pour lui. Je pense que ça a donné beaucoup de confiance à Quintana. Cette année sur le Tour il n'était pas capable d'attaquer, son lieutenant Valverde était meilleur que lui. Il avait beaucoup de pression sur ce Tour, il était très attendu et là avec La Vuelta qu'il finit devant Froomey il prend de la confiance c'est sûr. Et l'équipe Movistar aussi, cet hiver elle va se renforcer. Mais je connais Chris, ça l'a remotivé comme jamais. Il m'en a parlé en sms. La manière dont il gagne le dernier chrono, où il surclasse tout le monde, je pense qu'on a eu quelques erreurs stratégiques qu'on a payé. On ne peut pas résumer ça à "Pourquoi ça n'a pas marché ce jour là ?". C'est la beauté du vélo d'ailleurs, on a manqué de stratégie sur les étapes d'avant. On a mal joué, on a roulé, surtout l'étape qui partait du pays basque français, à coté de chez moi. Il y aurait eu mieux à faire, l'idéal c'est de pas rouler. Malheureusement y avait un Dani Navarro devant, bien classé, et on a dû rouler toute la journée, on s'est mis le couteau sous la gorge et le Jour J on commet une faute. Contador et Quintana font la course parfaite. Mais nous on est boosté par cette Vuelta. Dans le sport quand on gagne la plus grande course du monde et qu'on manque de gagner la 2e, on prend de la confiance.

 

Et de manière plus globale, quel est le sentiment au sein de la Team Sky, coureurs comme encadrants, après cette Vuelta éprouvante ?

C'est difficile de préparer La Vuelta, je ne voudrais pas me mettre à leur place à eux car je n'y étais pas. Moi j'ai fait Plouay, le Tour du Poitou-Charentes, puis le Canada... Je ne sais pas. J'étais des fois un peu frustré [rires], j'ai trouvé ça génial de voir Chris réussir. Il y avait une vraie guerre et ça m'a plu. Les 2 avaient leurs moyens et se sont faits la guerre, et c'est ça La Vuelta qui m'a plu. Je sais que ça a été une souffrance pour les coureurs de la Sky, avec un peu de frustration. Chapeau à Quintana, il mérite. C'est un grand champion.

 

Pour finir, un petit mot sur Gianni Moscon ? On l'a découvert cette saison, notamment avec sa performance à l'Arctic Race of Norway.

C'est un néo-pro, et c'est une pépite d'or. Je ne sais pas trop comment on l'a trouvé, probablement par l'intermédiaire du réseau italien... Mais on se dit "waow, chapeau". Il est très complet et est d'une gentillesse incroyable. C'est un vrai gaillard, grand et costoaud, grimpeur, et il n'est pas mauvais en chrono, il a progressé. Ce qui est incroyable c'est qu'il n'a aucun à priori dans le peloton. A Dubai, notre 1ère course ensemble, je lui demande d'emmener un peu Viviani pour le sprint, et pour lui aucun problème. Il faisait ça proprement, confiant. Ensuite, il gagne magiquement en Norvège. La semaine dernière on était ensemble aux Grand Prix de Québec et de Montréal, avec des Sagan, Matthews, Van Avermaet, Uran, les meilleurs de la planète sur une course d'une journée. Il part seul dans le final au GP de Québec en lâchant Alaphilippe et Trentin, les équipes de sprinteurs retrouvent des ressources et il est repris à 800 mètres. Chapeau quand on est néo-professionnel. Il part seul à Montréal, d'un gros groupe, et on voit qu'il a clairement le niveau d'un champion. C'est un très gros moteur. Arriver à sortir comme ça... Il m'avait déjà surpris à Plouay, au bout de 220 kilomètres il était encore dans les coups. Ça va être un grand coureur. On a le temps d'affiner, voir dans quoi il va se spécialiser. Il a tellement de possibilités, un peu comme Geraint Thomas, les courses d'une semaine, les grands Tours, les classiques.

Propos recueillis par Pierre Hertout

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Publié le par Pierre HERTOUT


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