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ITW - Planet et Lefrançois, diabétiques et exilés Photo : VeloImages / Novo Nordisk - Sirotti

ITW - Planet et Lefrançois, diabétiques et exilés

 

Depuis cette saison 2014, le contingent de coureurs français évoluant dans des équipes américaines a augmenté. Charles Planet et Nicolas Lefrançois n'y sont pas étrangers. Ces deux coureurs tricolores diabétiques ont rejoints durant l'hiver la formation Novo Nordisk. Encore méconnus, tous deux ont saisi l'opportunité qui leur était offerte suite à leur stage au sein de la structure étasunienne en fin de saison 2013. Présents sur le Tour de Turquie, qu'ils enchaîneront avec le Tour de Californie, les deux hommes se sont présentés et confiés à Cyclism'Actu. Rencontre avec des coureurs définitivement pas comme les autres. 

 

Des trajectoires différentes, mais une similitude : le diabète

Il y a des carrières lisses, sans rebondissements, sans histoires, presque sans âme. Et il y en a d'autres. Celle de Nicolas Lefrançois, celle de Charles Planet, tous deux membres de l'équipe américaine Novo Nordisk, qui s'est spécialisée dans le recrutement de coureurs diabétiques. Rien ne laissait présager que les deux Français évolueraient un jour aux côtés des Cavendish, Greipel et Luis Leon Sanchez, qu'ils ont pourtant côtoyé pendant une semaine sur le Tour de Turquie. « Je cours au plus haut-niveau, avec quelques uns des plus grands coureurs au monde. C'est vraiment une énorme expérience », s'enthousiasme Charles, qui a fêté son vingtième anniversaire en octobre dernier. « Je ne réalise pas trop, confesse Nicolas. J'ai arrêté le vélo pendant cinq ans. Je ne connaissais plus aucun coureur, je ne m'y intéressais plus du tout. En fait, je découvre petit à petit. Après, forcément, les grosses stars comme Cavendish, Wiggins, je les reconnais, mais c'est vrai que ça fait drôle de se retrouver à côté d'eux. » Il y a encore une dizaine de mois, leur seul espoir d'apercevoir les ténors du peloton était encore d'allumer la télévision ou de se rendre au bord des routes. Aujourd'hui, ils se retrouvent à leurs côtés. A l'avant de la course, ou dans le gruppetto. Les moments difficiles existent, se multiplient même, au fil des semaines, mais Charles et Nicolas profitent de l'instant, eux qui n'avaient sans doute jamais imaginer pouvoir évoluer chez les pros malgré leur passion indéniable pour la petite reine.

« Ça fait dix ans que je fais du vélo », confie Planet. « J'ai commencé le vélo à l'âge de 11 ans, par le VTT », avance quant à lui Lefrançois. Sur ce point, les deux Tricolores sont semblables. C'est en arpentant les sèches montées de terre, en domptant les rochers et en circulant entre les racines que les deux hommes se sont pris d'amour pour le vélo. Quand il débute Nicolas Lefrançois sait qu'il est touché par le diabète, Charles Planet le découvrira quelques mois après ses débuts. Peu importe, la passion est née. L'aide médicale et le soutien des parents leur permet de l'entretenir. Et de « performer », en VTT tout d'abord. La comparaison s'arrête là, leur histoire divergent alors. Lefrançois stoppe subitement le vélo à 19 ans : « Je travaillais le dimanche, du coup je ne pouvais plus faire les compétitions, explique-t-il. J'ai fini par arrêter et c'est là que je me suis mis à la boxe. J'en ai fait cinq ans et j'ai obtenu le titre de champion de Normandie en moins de 86 kilos lors de ma dernière année. » On est en 2011, Nicolas a 24 ans, et il n'a plus à bosser le dimanche. Le choix de revenir sur le vélo semble logique, et il choisit la route pour son retour. Les succès s'enchaînent dans les différentes catégories départementales et régionales qu'il franchit au fur et à mesure. Pour sa part, Charles Planet n'a lui connu que le VTT avant le Team Novo Nordisk. Une seule expérience, mais fructueuse. Quelques titres de champions régionaux et départementaux en VTT ou cyclo-cross, mais aussi un titre lors du relais par équipes des Mondiaux 2013. Le Lorrain se plaît dans les bois, alors pourquoi aller tâter le bitume ? 

 

Une aventure qui n'aurait peut-être pas été possible autre part

« Savoir qu'il y avait cette équipe pour diabétiques a vraiment été un déclic, assume-t-il, appuyé contre la voiture de son directeur sportif. Je pense que je ne me serais même pas posé la question de passer sur la route si je n'avais pas découvert l'existence de cette équipe. C'est vraiment ce qui m'a motivé à aller sur la route. » Alors, au cours de la saison 2013, Planet décide de tenter sa chance. Il prend contact avec la structure continentale pro, et quelques e-mails plus tard, se voit convier à effectuer un stage au sein de l'équipe réserve. Lefrançois a opéré de la même manière, à une différence près. C'est un coureur croisé en course qu'il lui a fait part de cette opportunité : « Dans ma région (Normandie), il y a un autre diabétique, un junior, Quentin Valognes. Je l'ai rencontré sur une course de vélo, par hasard, et c'est lui qui m'a parlé de l'équipe. Du coup, il m'a donné les adresses e-mail et j'ai fait les démarches pour les contacter. » De là, Charles et Nicolas s'envolent pour les États-Unis, et plus précisément Atlanta, où est basée l'équipe. Un gros mois d’Août les attend. « J'ai pris un congé sans soldes, c'était assez difficile puisque je n'avais plus de salaires, plus rien. C'était un risque à prendre. J'ai tout donné pour rentrer dans l'équipe et ça a réussi, donc tant mieux », raconte avec humilité le Caennais. Son compatriote fait également forte impression et s'adjuge même quelques bouquets durant son stage : « J'ai fait quelques courses, j'en ai gagné quelques unes, et j'ai pu obtenir un contrat professionnel » explique Planet, sobrement. Dans les deux mois qui suivent, Phil Southerland, le manager de l'équipe, ainsi que son staff, font signer un contrat aux deux jeunes hommes. L'aventure peut commencer. Une aventure qu'ils n'auraient peut-être pas pu vivre autre part. 

« Je pense que cette équipe m'a aidé à forcer la porte du monde professionnel, reconnaît Lefrançois. C'est plutôt difficile de trouver une équipe professionnelle quand on utilise un produit qui est interdit, à savoir l'insuline. » Son cadet est moins affirmatif : « Je pense que même si cette équipe n'existait pas, quelques coureurs diabétiques pourraient trouver une équipe professionnelle. On peut voir que certains dans l'équipe ont déjà eu des contrats professionnels dans d'autres équipes ». Mais Charles Planet reste lucide sur son cas : « Personnellement, même si je me sens vraiment bien et que je n'ai aucun problème à suivre le rythme, je ne pense pas que je serais passer pro si tôt si cette équipe n'existait pas. » Le natif de Remiremont, qui s'entraîne de temps à autres avec Nacer Bouhanni et Steve Chainel, poursuit : « Je me suis mis à la route parce qu'il y avait cette équipe. Ça m'a aussi permis de voir que j'étais meilleur sur route, que j'étais un coureur fait pour la route. Je me suis découvert petit à petit. Et je découvre toujours. J'ai encore une bonne marge de progression. Du coup, je pense qu'à l'avenir, j'aurais tout de même pu arriver au plus haut-niveau. » 

 

« Avant, j'avais l'impression d'être le seul diabétique au monde » 

Le diabète de type 1 ne serait donc pas un facteur si préjudiciable que ça pour évoluer chez les pros. Le quotidien des coureurs de Novo Nordisk fluctue sur certains points avec celui des autres coureurs du peloton. Contrôler sa glycémie, s'injecter de l'insuline, des tâches aussi petites soit-elles, mais essentielles. « La différence est que l'on doit vraiment gérer notre taux de sucre au quotidien. Sinon, pour le reste, c'est à peu près pareil que pour les autres coureurs. A savoir, une alimentation saine et une vie saine », avance Planet. « C'est un peu plus difficile d'être un coureur diabétique dans la vie de tous les jours, complète Lefrançois. Mais on apprend à gérer. C'est une maladie qui peut très bien se gérer quand on fait attention, quand on est motivé. C'est un peu plus difficile pour nous, mais ça reste possible. » Qui plus est, la formation Novo Nordisk met tous les outils à disposition pour que ses coureurs puissent se concentrer sur l'entraînement, la course. « Ne serait-ce que pour la gestion, l'équipe nous aide beaucoup » soutient Nicolas, garni de sa crête sur le crane. La structure américaine a d'ailleurs pris un sacré tournant à l'issue de la saison 2012 en décidant d'exclure tous les coureurs non-diabétiques. Il a fallu reconstruire et s'assurer le maintien d'un niveau correct. Chose peu aisée quand on sait le faible nombre de coureurs diabétiques évoluant au haut-niveau. Pourtant, Charles Planet est optimiste : « L'équipe est en train de monter petit à petit. Ils sont en train de nous former. Je pense qu'au fil du temps, on va pouvoir monter plus haut dans la hiérarchie. » Lefrançois, diabétique depuis 21 ans désormais, est sur la même longueur d'ondes : « L'équipe nous indique pas mal de choses pour réussir au mieux, pour finir les courses, et travailler pour les leaders. » 

Au sein de l'équipe Novo Nordisk, les deux gaillards côtoient des coureurs d'horizons bien différents. Le Français, ils ne le parlent qu'entre eux. Il leur faut donc se mettre à la langue de Shakespeare. Et issus du monde amateur et du monde du VTT, ils découvrent aussi un autre milieu. L'adaptation peut être rude, mais cette nouvelle expérience les passionne, les motive : « Franchement, j'ai appris une nouvelle langue, donc c'est une super chose pour moi, insiste Planet. Je découvre plein de choses. Avant, j'étais le seul diabétique et j'avais l'impression d'être le seul au monde. Là, on est tous dans le même panier, on se soutient, et c'est vraiment une bonne chose pour nous tous. C'est une super expérience pour moi. Ce n'est vraiment que du bonus. » L'environnement change, évidemment, mais le niveau se durcit aussi. Habitués à jouer les premiers rôles lors de leurs années aux échelons inférieurs, les deux Tricolores doivent désormais prendre leur mal en patience et continuer de travailler pour espérer un jour peser sur les courses comme ils le souhaiteraient. « Ça se passe très bien dans l'équipe, mais c'est un gros changement. C'est une équipe étrangère, avec beaucoup de nationalités, il faut s'adapter, faire des efforts tous les jours pour parler anglais, confie Lefrançois. Et puis il y a une marche énorme entre le monde amateur et le monde pro. On ne se rend pas compte, mais l'an dernier, j'arrivais à faire la course devant et je n'étais pas loin d'en gagner en Elite nationale. Là je me retrouve des fois en queue de peloton, à m'accrocher juste pour finir. La différence est vraiment énorme. » 

 

Ne pas trop penser à l'avenir

Peu à son aise dans les bosses, le Normand a adopté un style de sprinteur-rouleur depuis son retour sur le vélo. Difficile, donc, de se faire une place à ce niveau chez les pros. C'est pourquoi il se cantonne jusque là à la tâche d'équipier, aux côtés de Martijn Verschoor et Andrea Peron, plus expérimentés, et qui lui « apprennent à emmener les sprints. » « J'essaye des les aider avant les sprints et dans les derniers kilomètres si j'arrive à me mettre devant. » L'ancien coureur de l'ES Torigni garde la tête sur les épaules, malgré une promotion chez les pros éclaire : « Je ne pense pas avoir le niveau pour gagner un sprint professionnel » glisse-t-il. Moins âgé que son collègue, Planet veut croire en sa chance, lui qui apprécie davantage les terrains escarpés. Mais pas trop. « Je suis un coureur un peu passe-partout, je passe bien les bosses, mais il ne faut pas que ce soit de trop longs cols non plus, dit-il, certifiant que le VTT a défini son profil de routier. J'aime bien les montées raides, pas trop longues non plus, quand ça punch rapidement. J'aime bien aussi les sprints en petit groupe. C'est plus sur ces registres là que je vais m'orienter dans le futur. »

L'avenir, justement, les deux garçons ne préfèrent pas trop y penser... pour l'instant. « Franchement, je ne sais pas de quoi seront faites mes années futures » sourit Lefrançois. « Je prends les années les unes après les autres » assure Planet. « Il ne faut pas oublier que ça ne fait qu'un an que je suis coureur sur route et j'arrive quand même à vraiment bien me débrouiller sur les courses, même les plus longues. Je sens que j'ai déjà progressé depuis mes débuts et à l'avenir, j'espère vraiment faire de bons résultats. » Attérir chez Novo Nordisk n'est pas un fin en soi pour le Lorrain, bien décidé à exploiter l’entièreté de son potentiel : « J'ai de grands objectifs pour l'avenir, j'espère que j'arriverai à les réaliser. C'est difficile de vraiment les définir, on verra petit à petit. Mais pour l'instant je découvre, j'apprends. » Même son de cloche chez Nicolas. « J'attends la fin de l'année pour voir comment je serai en fin de saison, et voir si j'arrive à tenir le rythme aussi. J'espère tenir le plus longtemps possible, pour l'instant, c'est mon objectif. » Nul doute que s'ils n'en demandent pas beaucoup pour l'instant, c'est aussi parce qu'ils viennent de loin.

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Publié le par Alexandre MIGNOT