Interview
Julien Pinot : « Avec Thibaut, on est devenus proches »
Par Bertrand Latour
Publiée le 10/09/2012 à 20:03
Un Pinot peut en cacher un autre. Le dernier Tour de France a révélé aux yeux du grand public, Thibaut, 22 ans. Dans l'ombre, son grand frère, Julien, de trois ans son aîné, travaille également à la FDJ-BigMat. Ancien coureur, le Doubiste a dû stopper sa carrière, en 2008, en raison d'une hypertrophie cardiaque. Il s'est alors dirigé vers l'entraînement et la recherche, sur les conseils de Frédéric Grappe. A 25 ans, Julien Pinot partage son temps entre la faculté de sport de Besançon, où il prépare une thèse et l'équipe FDJ-BigMat. Au sein de l'équipe professionnelle, il occupe le poste d'entraîneur-chercheur et entraîne Kenny Elissonde. Par ailleurs, le natif de Melisey a en charge une dizaine de coureurs de l'équipe amateure du CC Etupes.
Julien, vous êtes l'entraîneur de Warren Barguil, qui s'est particulièrement distingué sur le Tour de l'Avenir où il a remporté une étape et le classement général. C'est vous qui avez décidé de travailler avec lui l'année dernière ?
Je l'entraîne depuis un an. Effectivement, j'ai insisté pour qu'il vienne. Je savais qu'il souhaitait faire une année supplémentaire en amateurs. Je connaissais ses qualités. Il a fait deux grosses années en catégorie Espoirs. Il ne sort pas de nulle part... Ses dispositions de grimpeurs étaient indéniables mais Warren méritait de se perfectionner encore dans ce domaine. Je lui ai présenté ce projet et il n'a pas fallu longtemps pour qu'on soit sur la même longueur d'onde.
« Barguil tirait un braquet trop gros »
Dans quels domaines devait-il s'améliorer ?
Ce qui me choquait l'an passé, quand je le voyais évoluer, c'est qu'il avait tendance à tirer des gros braquets. C'est un bout-en-train hyperactif et il avait tendance à ne pas compter ses coups de pédale. Dès l'hiver, j'ai beaucoup insisté sur le travail en vélocité. Pendant ses stages à Besançon, on a travaillé en montagne. En course, l'idée était qu'il aprenne à se canaliser, à être plus calme. Justement, sur le Tour de l'Avenir, il a montré beaucoup de sérénité. Il avait confiance en ses coéquipiers. Il a couru au plus juste.
Les mondiaux arrivent. Le parcours peut-il lui correspondre ?
Le relief peut lui convenir. C'est un grimpeur-puncheur. Si la course se décante rapidement, il aura sa carte à jouer. En revanche, si le peloton arrive groupé au Cauberg en fin de course, Bryan Coquard aura plus de chance. Dans un schéma de course débridé, il pourra s'exprimer.
Warren Barguil sera néo-pro en 2013 au sein de l'équipe Argos. Quel sera l'objectif pour lui ?
Pour sa première année, il devra s'adapter au niveau professionnel. Il va apprendre son métier que ce soit sur le vélo et en dehors. Au niveau du fonctionnement des équipes, l'organisation diffère complètement de ce qu'il a pu connaître. Si son acclimatation se passe bien, il aura bien sûr l'occasion de s'exprimer sur certaines courses, mais il aura, avant tout, pour objectif de découvrir.
« Elissonde, un profil à la Pozzovivo »
Vous êtes également l'entraîneur de Kenny Elissonde, qui a découvert cette saison le monde professionnel. Pouvez-vous nous le présenter ?
C'est un pur grimpeur. Son gabarit le prédispose à ça. On travaille ensemble depuis trois ans. Comme lors de sa première année amateur, qui avait été un peu difficile, il a connu également des hauts et des bas. Dans l'ensemble, il a fait une année d'apprentissage. Il a découvert les classiques ardennaises, il s'est aligné sur le Tour de Romandie. On s'était fixé comme objectif la Route du Sud où il a terminé 4ème. Ce résultat l'a encouragé, après un début de saison difficile. Dans la foulée, le Tour de Pologne lui a fait du bien pour Paris-Corrèze où il a levé les bras. Première année plus que positive même si Kenny en veut toujours plus. C'est un gagneur et tant qu'il ne triomphe pas, il n'est pas satisfait. De temps en temps, je dois lui remonter le moral car il veut toujours faire mieux.
Dans les années à venir, on peut l'attendre sur quel type d'épreuves ?
Les courses à étapes très montagneuses conviendront bien à Kenny. Le Giro ou la Vuelta, montagneuse comme cette année, lui permettront d'exprimer au mieux ses qualités. Il a un profil similaire à un coureur comme Pozzovivo. De plus, Kenny n'a pas vraiment peur de frotter pour se positionner à l'avant du peloton.
Comment travaillez-vous à la FDJ-BigMat pour suivre l'entraînement des coureurs ?
Nous avons mis en place une plateforme d'entraînement. Tous les coureurs remplissent leurs entraînements, les fichiers de capteurs de puissance, les programmes de courses, les sélections. C'est utile autant pour les entraîneurs que pour les directeurs sportifs qui peuvent jauger l'état de forme des coureurs avant les compétitions. Pour les coureurs, ils disposent ainsi d'un outil où ils peuvent centraliser toutes leurs données d'entraînements. Kenny, on est en contacts quasi permanents. Après ses séances d'entraînement, on débriefe. Les capteurs de puissance permettent d'être au plus près des coureurs. Cela permet d'ajuster le travail en fonction des sensations. Un capteur de puissance seul n'a aucune valeur. L'important est de mettre en relation les données de puissance avec le ressenti du coureur.
« Je préfère le travail de l'ombre »
Sur un plan personnel, vous avez également été directeur sportif sur quelques courses. Est-ce un poste qui vous intéresse ?
Vous avez également une mission sur le développement du matériel à la FDJ-BigMat...
« Thibaut ne sera jamais posé sur son vélo comme Wiggins ou Millar »
Inévitablement, nous devons aborder, Thibaut, votre frère. Comment avez-vous vécu son remarquable Tour de France ?
C'est une fierté de voir son frère faire des performances comme il a pu le faire. Je n'ai pas été tellement surpris de voir ce qu'il a pu faire. Forcément, vu de l'extérieur, le niveau du top 10 sur le Tour était un peu quelque chose d'inconnu pour moi. On sait qu'il a de grosses capacités. Jacques Decrion (NDLR : entraîneur à la FDJ-BigMat) le suit depuis qu'il a 17 ans. Nous avons à disposition toutes ses données de puissance depuis cet âge-là. C'est quelque chose de rare et on est capable de caractériser sa progression. Depuis 6 ans, on sait la progression qu'il a eue. La question est la suivante : où va t-elle s'arrêter ?
A t-il encore une marge de progression ?
C'est évident qu'il a encore une grosse marge de progression notamment sur le comportement en course. Ou physiquement. Cela étant, plus les années vont avancer, plus il sera difficile de progresser physiquement. Mais l'exemple de Jérémy Roy, qui fait de gros chronos cette année, montre que l'on peut progresser jusqu'à 29 ans.
Au sujet du contre-la-montre, Thibaut se montre parfois agacé quand on le questionne sur son entraînement dans ce domaine...
Beaucoup de gens se permettent de faire des critiques devant la télévision ou derrière un micro et c'est très facile à faire. Sur le Tour de Suisse, il avait déjà été critiqué. De toute façon, nous savons ce qui ne fonctionne pas chez Thibaut dans ce domaine. Par exemple, en Suisse, le chrono comportait beaucoup de relances et de virages, et c'est un secteur où il pêche vraiment. Plus globalement, si les gens attendent que Thibaut soit posé sur son vélo comme Bradley Wiggins ou David Millar, ils vont attendre longtemps. Physiquement, il n'est pas taillé comme eux. On essaie de faire au mieux. En junior et en espoir, il a fait de très bons chronos. Laissons-lui le temps de progresser, de prendre de la force. L'objectif, dans les prochaines années, est d'être l'un des meilleurs grimpeurs sur le contre-la-montre.
Êtes vous personnellement impliqué dans son entraînement ?
Jacques Decrion le suit depuis qu'il est junior. Fred Grappe a, de son côté, plus un rôle de superviseur envers Thibaut. Il le consulte plus quand il y a de grosses décisions à prendre. En tant que frère, naturellement, j'interviens plus comme confident. En plus de cela, je m'occupe de lui pour le contre-la-monte et l'analyse de ses fichiers de puissance.
« Il ne faut pas l'embêter avec le Tour »
Vous avez une relation quasi fusionnelle avec votre frère cadet....
On est devenus proches avec le temps. Quand j'étais coureur, on faisait tous les deux de la compétition alors il y avait une petite rivalité. On se chamaillait beaucoup. Depuis que j'ai eu mon problème au coeur, notre relation a évolué.
Pour paraphraser la Une d'un célèbre quotidien sportif, Pinot peut-il gagner le Tour ?
Il n'en est pas là. Il a terminé 10 ème de son premier Tour de France. Mais il pointe à dix minutes de Wiggins. Ces minutes là... il faut aller les chercher. Peut-être l'a t-il dans les jambes mais il y a tellement de facteurs autres que le physique pour gagner cette course que c'est très lointain. Bien sûr, il va se fixer des objectifs sur le Tour dans les années à venir, il va essayer de progresser. Au fond de sa tête, dans ses rêves les plus fous, il doit y penser. Mais il ne faut pas l'embêter avec ça. En France, on met beauccoup de pression sur les jeunes car on attend le successeur de Bernard Hinault. Mais s'il il se plante au Lombardie, on dira que Pinot n'était seulement qu'une étincelle sur le Tour (rires)... Les gens sont beaucoup dans le jugement immédiat. Pour cette raison, il est important d'être bien entouré pour ne pas perdre de temps et d'énergie.
Propos recueillis par Bertrand LATOUR (avec Renaud BREBAN et Alexandre MIGNOT)
Photos : Ace.tm.fr, CircuitdesArdennes et Julien Pinot


















Commentaires
Bien sûr que l'on est dans le jugement immédiat car on s'intéresse à une course après l'autre. On ne vit pas à côté des coureurs en permanence, on n'a pas les données de'entraînement donc le jugement unique c'est la course là où les DS et entraîneurs voient les choses à plus long terme surtout pour de jeunes coureurs.@Jordan : il y a 246 jours
Wesh Tranber, enfin je peux voir ta lecture avisée du cyclisme à l'oeuvre !Hugo : il y a 246 jours
J'ai moi même couru des années aux cotés de Thibaut, il est certain que son évolution ne cesse n'acroitre met il est encor en phase d'apprentissage. Il doit faire face aux médias, garder la tête sur les épaules comme il le fait aujourd'hui et continué à apprendre. Il a un très bel avenir devant lui mais il y a le temps, ne précipitons pas les choses il n'a que 22 ans.Yohann : il y a 246 jours
a n'en pas douter LE futur grand coureur francais,allez thibaut fait nous reverlysandre : il y a 248 jours
capable un jour de gagner le tour !!dans le clm il limitera les dégatscircus : il y a 249 jours
Guimard il sert à rien à part critiquer à tt va et dire que tt les coureurs étrangers sont dopés quand je regarde une course sur sport+ c insupportable d'un coté guimard qui casse tt les etrangers sans raison et de l autre le commentateur qui se dechaine et qui envisage la victoire du coureur francais lorsqu il passe un relais ds l echappeeWal-ID : il y a 249 jours
Oui mais avant de critiquer T. Pinot lors du Tour de Suisse, Monsieur Guimard doit savoir en bon professionnel du milieu qu'il est que T. Pinot ne peut pas soigner sa position sur le vélo d'un coup d'un seul. Ce chrono était fait de virages, de routes étroites, de descentes, rien pour favoriser le Franc-Comtois dans cet exercice. Enfin bref, comme dit Cedrino la réponse se fait sur la route et non dans les colonnes.Poulain : il y a 249 jours
@Jordan29 cela peut arriver a tous le monde aussi ... moi je ne regarde pas trop le cyclisme francais et j'ai effectivemetn découvert Pinot sur le Tour de Suisse ou il fut effectivement critiquer par des comentateur francais .... la dessu je me suis dis que si c'est les comentateur et francais qui plus est qui le dise je pouvais leur faire confiance ils ont du + suivre le coureur que moi .... Je suis conaiseur de vélo et je me suis fait avoir par les médias alor qu'est ce qu il doit en êtres pour le supporter lambda ? La plus belle réponse de Pinot fut de toute maniere faite 2 semaine plus tard avec un beau Tour de France Je pense qu'on a tous des préjuger immédiat sa serait hypocrite de dire le contraire dans le vélo il y a beaucoup d'apeller et peu d'élusCedrino : il y a 249 jours
Tjs aussi craquant le THibaut... Par contre Julien.... :sMarla : il y a 249 jours
Interview très intéressante ! J'ai commencé à suivre Thibaut Pinot sur le Tour de l'Ain l'an dernier avec sa victoire d'étape puis sur les courses qu'il a réussi en Italie. Du coup son bon Tour de France cette année était la continuité de sa progression... qui est loin d'être terminée vu son jeune âge. @jordan29, sur tous les sites, que ce soit dans les articles ou sur les commentaires on retrouve ce phénomène de jugement immédiat chez beaucoup de monde. Heureusement que les professionnels dans le cyclisme ont la tête sur les épaules pour rester concentrer sur leurs objectifs. D'ailleurs en lisant Julien Pinot, je comprends mieux pourquoi son frère Thibaut ne se montait pas la tête devant les journalistes. Du reste bien aimé ses réponses.Chouchouduvélo : il y a 250 jours
A la fin de l'article il nous révèle que Pinot a des ambitions sur le Lombardie, même si on le savait car c'est l'une de ses courses préférées, si Julien en parle, c'est qu'il considère qu'il peut faire un truc. Son plus gros problème sera de compenser son manque d'endurance, flagrant sur le dernier tour. (Aux fraises lors de l'étape longue de 220 Km dans les Pyrénées). Merci pour l'interview. :)Ad31 : il y a 250 jours
"Les gens sont beaucoup dans le jugement immédiat" ya qu'à lire ce site pour s'en rendre comptejordan29 : il y a 250 jours
Merci pour l'interview C'est bien de voir que la famille Pinot ne s'enflamme pas... qu'on le laisse grandir en continuant à le soutenir !Laucoba : il y a 250 jours
Belle interview, par contre il y a une petite erreur à la fin c'est on met beaucoup de pression plutot que beaucoup de progression.Renaud : il y a 250 jours
Réagissez à cet article
Pour pouvoir réagir à cet article, vous devez vous identifier ou créer votre compte utilisateur. Il s'agit du même compte que vous utilisez pour le forum.
Je m'identifie
Je créé mon compte
Pour créer votre compte utilisateur que vous pourrez utiliser partout sur le site, merci de vous rendre sur le formulaire d'inscription du forum en cliquant ici
Pour poster un commentaire, il vous suffira de fermer la fenêtre ou l'onglet qui va s'ouvrir puis de recharger cette page.